C’est où qu’on crèche ?

Publié le par Za

(Avignon - 2012)

(Avignon - 2012)

S'empoigner autour d'une crèche, si c'est pas une honte... Je sais, il y a d'autres combats plus urgents et celui-ci pourrait confiner au ridicule. D'ailleurs, il l'est. Mais quand même.
Déjà, s’accaparer Jeanne d’Arc, c’était gonflé. Je suis à moitié lorraine et Jeanne d’Arc, elle est un peu à nous, la voir se faire enlever par des gros bras, pauvrette...  Il y a eu le drapeau aussi. On a mis du temps à le récupérer, on l’a bien lavé, mis à sécher, repassé un peu et le revoilà flambant propre, affiché il y a peu sur le mur de ma maison, si on m’avait dit… L’hymne, n’en parlons pas, on avait fait la fine bouche sur certaines paroles, certains couplets - moi la première, et nous voilà à le revendiquer, nom de nom ! Je me disais qu’on en avait fini, qu’on était tranquille, on avait récupéré notre bien commun.
Je me trompais lourdement.
Depuis quelques hivers, la dernière mode, c’est le hold-up municipal des crèches et comme je suis à moitié occitane, comment vous dire...
Des crèches dans les mairies, jusqu'à présent, je n’en avais vu qu’en Avignon, où l’on met en avant le travail des santonniers et où elle est tellement grande et peuplée qu’il faut un bon trois quart d’heure pour trouver le petit Jésus, plus ou moins planqué dans un coin.

(Avignon - 2012)
(Avignon - 2012)

(Avignon - 2012)

Sinon, pour voir des crèches, il fallait aller dans les églises, où est leur place naturelle.
Ou chez les gens.
La crèche, c’est une histoire de famille. Mon grand-père était champion du monde de crèche. Tous les ans, à la maison, on s’escrimait à faire un joli décor, avec de la mousse, du lierre, et c’était toujours un peu minable. Il arrivait, jetait un œil averti et
atterré, bidouillait trente seconde et c’était sublime. Rien à dire, c’était le meilleur. Du temps de sa splendeur, il était chargé de la crèche de l’hôpital de Narbonne, une sublimité monumentale, avec moulin qui tourne pour de vrai, lumières et eau qui coule. Chez nous, la sainte famille, après s’être fait virer de partout comme c’est écrit dans les livres, trouvait l’asile dans une jolie maison en bois, avec de la paille et de la lumière, limite chauffage central. Je l’ai toujours la maison. Depuis que Papi a eu le mauvais goût de nous quitter, faire la crèche, c’est un moment sacré, où je sais qu’il regarde par-dessus mon épaule et qu’il se marre parce que franchement, je m’y prends comme une quiche (le côté lorrain, évidemment).
Du coup, vous comprendrez que la récupération politique de ce rituel si intime m'exaspère au plus haut point. J'en fais une affaire personnelle.

C’est où qu’on crèche ?

Dans son film Mon père est ingénieur, Robert Guédiguian évoque une crèche laïque, sans présence de Jésus, juste ces modestes santons, représentation naïve d'un petit monde provençal d'un autre âge. C'est un des aspects de la crèche qui me tient à cœur, ce moment de concorde où les bergers se mêlent aux pêcheurs, où les bohémiens hauts en couleurs côtoient les belles arlésiennes richement vêtues, où le curé et le maire échangent fraternellement, loin des revendications identitaires...

Et puis il y a les Rois mages... Ah, les Rois mages. En réalité, c'est là que j'ai attrapé les nerfs.
Voilà qu'en Moselle, encore et toujours la Lorraine, on s'étripe autour des Rois mages. Déjà, les Rois mages, ils ne sont pas encore arrivés, à cause d'un de leurs chameaux qui trainait la jambe (Yvan Audouard, La Pastorale des santons de Provence). Chez moi, ils attendent dans la bibliothèque avec le petitou, qui naîtra demain soir, chaque chose en son temps.

Hugo van der Goes, dans son retable dit de Monforte, daté de 1468-70,

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Hugo van der Goes, dans son retable dit de Monforte, daté de 1468-70,

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C’est où qu’on crèche ?

Les Rois mages de la navrante polémique mosellane, si vous les avez vus, ils sont vilains comme tout, et tous les trois blancs comme des culs. Allons donc. Tant qu'à récupérer les symboles, les traditions, autant le faire un minimum avec finesse. Oui bon, la finesse... Sans trahir de manière aussi ridicule. Oui bon, le ridicule... Je peux pardonner certaines formes d'ignorance, mais l'inculture triomphale, revendiquée, malhonnête, c'est pire que tout. Les Rois mages, c'est le monde accouru au berceau de l'humanité, c'est la richesse et la beauté qui se prosternent devant le dénuement, c'est l'ONU à Bethléem ! Ou alors, mais il fallait le dire, on veut revenir à une représentation de l'adoration des Mages d'avant Hugo van der Goes qui fut, pense-t-on le premier à avoir représenté un Balthazar africain en 1470, à moins de vouloir s'en tenir à une vision de cet épisode d'avant Bède le Vénérable, mort en 735 et auteur de ce texte :

Le premier des Mages s’appelait Melchior ; c'était un vieillard à cheveux blancs et à la barbe longue ; il offrit de l'or au Seigneur pour reconnaître sa royauté.
Le second, Gaspard, jeune encore, imberbe et rouge de peau, lui offrit de l’encens pour reconnaitre sa divinité.
Quant au troisième, au visage noir et portant également toute sa barbe, il avait nom Balthazar ; il présente de la myrrhe sachant que Jésus, Fils de Dieu était aussi fils de l'homme, et, comme tel, il devait mourir pour notre salut.

C’est où qu’on crèche ?

Évidemment que ces personnages ont changé de forme et de couleur au fil de l'Histoire, s'il ont jamais existé, ne soyons pas bêtes. Oui bon, la bêtise...
Ma crèche, cette année, ressemble à un immeuble, une tour de Babel, on s'y promène tranquillou, comme tous les ans. Et on voudrait simplement avoir la paix. Vous savez, celle que l'on souhaite sur la Terre, aux hommes (et aux femmes) de bonne volonté...