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2 articles avec babel

les dévoreurs de livres # 2

Publié le par Za

Un autre dévoreur de livres...

 

Boston.

Années soixante.

Firmin naît dans une famille très nombreuse, au coeur d'un quartier voué à la démolition, dans une ambiance de fin du monde. Il vit au-dessous d'une librairie dont il épie la vie, la respiration et la nuit venue, il se gave de ses livres si appétissants. Au sens propre.

 

 

9782742791156

 

 

Firmin est un rat.

Un rat qui, lassé de grignoter les innombrables volumes des rayonnages de la librairie, se met un jour à les lire vraiment. Insatisfait de sa condition de rongeur, amoureux du Jazz et de Ginger Rogers, il n'aura de cesse que d'éviter ses congénères pour entrer en communication avec les humains ses égaux, même au prix de cruelles désillusions.

Il faut suivre Firmin le long des canalisations, dans les cloisons, les recoins, les bas-fonds de Scollay Square, dans les méandres de son esprit, de ses désirs. Firmin n'est pas très sympathique, imbu de sa vilaine petite personne, vaguement pervers, tout à fait lucide. "En sortant cette nuit-là j'étais, en dépit de mon intelligence, un mâle plutôt ordinaire. À mon retour, j'étais bien parti pour devenir un être grotesque et pervers." Mais une vie de rat, ce n'est pas très long, les bulldozers approchent, et le monde de Firmin disparaît sur quelques notes de Charlie Bird Parker...

 

 

 

 

Présenté souvent comme un roman humoristique, j'ai trouvé pour ma part ce texte d'une infinie tristesse. En le refermant, je devais avoir peu ou prou le même regard que Firmin sur la couverture... Je ne dis pas que je ne l'ai pas aimé, non.  Mais trouvé drôle, jamais. Firmin est seul, aspirant à ce qu'il ne peut atteindre et qui forcément le désespère: écrire, parler, être admis des hommes, désiré des Mignonnes qui se trémoussent sur l'écran du Rialto où il grignote le pop corn tombé  à terre. 

"Si les études littéraires servent à quelque chose, c'est bien à appréhender le funeste. Par ailleurs, rien ne vaut une imagination foisonnante pour ébranler votre courage. [...] Quant aux autres, ils pouvaient bien être remplis de terreur, courir se réfugier dans un coin, pris de sueurs froides, dès le danger passé, c'était comme si de rien n'était, ils se remettaient à trottiner le coeur léger. Et le coeur léger, ils s'avançaient dans la vie jusqu'à ce qu'ils se fassent aplatir, empoisonner ou briser la nuque par une barre de fer. Et moi qui leur ai survécu à tous, j'ai souffert mille morts. Pareil à un escargot, j'ai traversé la vie en laissant dans mon sillage une traînée luisante de peur. Après tout ce que j'ai vécu, ma mort, quand elle viendra, sera très décevante. "


Cette autobiographie d'un grignoteur de livres est brillante, bien écrite, bien traduite, en tout cas. On ne s'y ennuie pas une seconde. Et pourtant... Quelque chose me gêne et je ne saurais dire quoi. Comme une mouche qui agacerait pendant qu'on lit. Un inconfort, une gêne. Un truc pas clair. Je trouverai. Sans doute... 

 

 

Publié dans romans, Sam Savage, Babel

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Une histoire de la lecture, Alberto Manguel

Publié le par Za

"Dans un essai sur l'art d'étudier, l'érudit anglais du XVIèmesiècle Francis Bacon a catalogué le processus [de la lecture]: "Il faut goûter certains livres, en avaler d'autres, en mâcher et en digérer quelques uns." Les 454 pages (hors notes et index) de cette Histoire de la lecture appartiennent à la deuxième catégorie. Je ne suis pas grande lectrice d'essais, mais celui-ci traite d'une des grandes affaires de ma vie depuis mes six ans: la lecture. J'ai donc avalé ces pages dans le temps ralenti de l'été, propice aux longues, très longues plages de lecture... Et ce faisant, je regarde du coin de l'oeil naître un petit lecteur avide de mots à déchiffrer, tout émerveillé de la nouveauté, de la découverte, de l'alchimie de lettres assemblées pour former du sens, sur les pages des livres, les devantures des magasins, les boîtes de conserve... Voilà comment commence le long chemin du lecteur...

 

Celui d'Alberto Manguel est fait d'érudition, de digressions inspirées. Ce n'est pas une histoire linéaire mais une suite ininterrompue de rencontres, de lecteurs hors normes, depuis les premiers déchiffreurs de signes vaguement aléatoires.

 

 

manguel.jpg

 

La lecture à haute voix, publique (Manguel fut le lecteur de Borges devenu aveugle) par opposition à la lecture privée, la forme du livre, l'auteur/lecteur, les livres interdits, les postures de lecteur (où l'on apprend que depuis la nuit des temps, nous sommes légions à lire... couchés), autant de sujets de réflexion joyeuse et jamais ennuyeuse.

 

Et la rencontre avec le livre... Rencontre-t-on un livre comme on rencontre un être ? "[...] dans une large mesure, mes rencontres avec les livres ont été une question de chance, telle la rencontre de ces âmes inconnues, dans le Quinzième chant de l'Enfer de Dante, dont "chacune nous regardait comme entre eux font, le soir, les gens en chemin par temps de neuve lune", et qui découvrent soudain dans une apparence, un coup d'oeil, un mot, une attirance irrésistible."

 

Et l'on croise, tel un personnage des Mille et une Nuits, le grand vizir de Perse Abdul Kassem Isma'il qui traverse presque furtivement un chapitre, précédé de "sa collection de cent dix-sept mille volumes" chargée sur "quatre cent chameaux, entraînés à marcher par ordre alphabétique." Et que dire du Comte de Libri, génial, redoutable et vénéneux voleur de livres, défendu par Mérimée jusqu'au bout de sa flamboyante et pitoyable cavale. "Voler des livres n'est un délit que si on les vend." Il y a aussi l'impayable censeur qui fonda à New-York, en 1872, la Société pour la Suppression du Vice. Réjouissant pourfendeur de la lubricité littéraire, bouffon de farce. Hélas, que n'a-t-il été un cas isolé...

 

L'ombre de Kafka plane sur ces pages, ressurgit régulièrement, accompagne le lecteur. "Il me semble d'ailleurs, écrivait Kafka [...], qu'on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?"

 

Être lecteur...

 

 

 

Publié dans essais, Alberto Manguel, Babel

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