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2 articles avec carole martinez

du domaine des murmures

Publié le par Za

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  Jean Bondol, Suzanne délivrée par Daniel, 1372

On l'attendait, ce livre.

Depuis Le coeur cousu, on l'attendait.

Quel inconfort sans doute pour un auteur, que l'avidité du lecteur, son exigence supposée après tant d'émerveillement. Car le premier roman de Carole Martinez était une météorite d'étrangeté.

 

Avec Du domaine des murmures, on reste dans l'étrangeté. L'étrangeté d'une époque, le douzième siècle, où une toute jeune fille prénommé Esclarmonde (ce nom résonne comme une gifle), choisit la réclusion avec joie, décide sans qu'on l'y contraigne de se retirer du monde, de vivre désormais dans une cellule si petite et qui sera sa tombe. Elle renonce au mariage qu'on lui promettait, défie son père, avec fierté, avec l'arrogance de ses certitudes. Dieu l'attend pour soulager les souffrances des hommes, le Christ réclame ses prières, un bonheur infini l'attend.

 

Les recluses sont un phénomène qui m'a toujours intriguée. Cette vie retirée du monde mais cible de tous les regards, de toutes les croyances, de toutes les attentions. Des femmes se retirant de la vie pour mieux la célébrer. Incompréhensible. On trouve trace de recluses jusqu'au XVème siècle, marginalement jusqu'à nos jours.

 

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  Jean Bondol, Suzanne et les vieillards, 1372

 

  Mais Esclarmonde ne vivra pas seule dans cette cellule. Elle connaîtra le déchirement, les doutes, la souffrance, les cris, les pleurs. Le monde dont elle croyait s'être retirée la rattrappe, les batailles lointaines déboulent dans l'ombre de sa solitude. Toutes les nuits, elle rejoint en songe les Croisés à Saint Jean d'Acre.

 

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Bible Maciejowski, vers 1250 

 

Une foule de personnages peuple ce roman, archétypes d'un Moyen-Âge mystérieux, mystique, excessif. Un seigneur brutal, un amoureux transi, poète et troubadour, une quasi-fée, un marchand de reliques haut en couleurs, un évêque étrange... C'est ce dernier personnage, d'ailleurs, qui m'aura finalement le plus intéressée. Inventeur de redoutables machines de guerre assez inefficaces, il aurait mérité un roman à lui tout seul ! C'est lui qui voit le premier tout l'intérêt de cette recluse pour son évêché. C'est à se demander s'il croit en Dieu, tout simplement. "Que veux-tu, j'aime les belles histoires ! Christ était grand conteur, ses paraboles sont des bijoux. La force de l'Eglise réside aussi dans ces contes qui ont passé les siècles et dans notre capacité à forger aujourd'hui encore de merveilleuses fables au sevice de la foi."

 

Et puis il y a ces hommes et ces femmes prêts à croire que cette frêle image est une sainte et que, par sa seule présence, elle éloigne la mort. On croit si fort aux miracles qu'ils en deviennent vrais. Il faut dire que cette époque est propice au mystère et à l'ombre, et qu'un cheval revenant de l'au-delà pour venger son maître inquiète, certes, mais n'étonne pas.

 

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  les Heures de Catherine de Clèves, 1440-1445


Alors, dans le fond, ce deuxième roman tant attendu ?

 

Forcément anachronique, mais qu'est-ce que j'en sais, moi, de ce que pensaient, vivaient les jeunes filles du douzième siècle, de l'état de la réflexion des hommes de Dieu sur la foi ? Je vous épargnerai le couplet de la réclusion, volontaire ou pas, mais éternelle des femmes, derrière des murs de pierre, derrière des murs d'étoffe... J'ai aimé la compagnie de cet être de papier et de sang, ce personnage parfois fuyant à force d'être multiple, femme, vierge, sainte, sorcière, mère, fille, spectre, amoureuse, perdue, courageuse, désespérée, aveugle, morte...

 

"La tour seigneuriale se brouille d'une foule de chuchotis, l'écran minéral se fissure, la page s'obscurcit, vertigineuse, s'ouvre sur un au-delà grouillant, et nous acceptons de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubliées qui suintent autour de nous."

 

Et je me dis qu'il va être passionnant, le troisième roman de Carole Martinez !

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le coeur cousu

Publié le par Za

Allez, je me lance.

coeur-cousu.jpg L’idée, ce n’est pas forcément d’écrire une bafouille sur chaque livre lu. Mais quand même, celui-là… Et ce faisant, en se baladant sur la blogosphère, c’est fou le nombre de billets qu’on a peut trouver sur ce livre !  Moulon de prix (pour un premier roman), bouche à oreille fulgurant… et je n’en avais jamais entendu parler. Alors d’abord, merci à qui  me l’a conseillé !

 

Le cœur cousu, donc.

 

Le goût du soleil et de la poussière chaude.

 

Une histoire de transmission d’une mère à ses filles, où l’on hérite de la douleur, mais aussi de la liberté. Frasquita Carasco reçoit le don de coudre, broder, raccommoder les étoffes, les vies, les chairs. Durant toute la première partie, j’ai eu en tête les tableaux de Frida Kahlo : les couleurs, le sang, le cœur cousu dans la poitrine de la Vierge, les enfantements successifs.

 

Frida Kahlo le due frida

 

 

Frida-Diego-in-my-mind.jpg

 

 

La deuxième partie inscrit ce récit intemporel dans l’Histoire (les anarchistes, les allusions à Bakounine). Pour autant, les fantômes, les incantations, les miracles laissent au surnaturel une place centrale dans l'histoire. Mais c’est un surnaturel du quotidien, de l’amour, de l’enfance, du soin prodigué par lequel Frasquita poursuit son œuvre de couturière nomade.

Le dernier tiers du récit se déroule en Afrique du Nord. Une Afrique qui ressemble encore tellement à l’Espagne, escagassée de lumière et de chaleur. Les enfants ont grandi, chacun à sa manière, avec son don/malédiction.

 

Cette couturière ne pouvait que me toucher, me rappeler à ces liens du fil à coudre, à broder, du fil de laine à tricoter...

 

Au détour d'une page, un petit chapitre de deux pages, l'air de rien, m'a explosé en plein coeur:

 

"Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines.

Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. l'art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie.

Tout nous est enseigné à la fois: l'intensité du feu, l'eau du puits, la chaleur du fer, la blancheur des draps, les fragrances, les proportions, les prières, les morts, l'aiguille, et le fil... et le fil.

Parfois, des profondeurs d'une marmite de fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m'observe qui a tant su, tant vu, tant tu, tant enduré. [...]

Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine."


 

Chaque livre ayant sa petite musique à lui, c’est vers elle que ce roman m’a emportée :

 

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