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10 articles avec essais

petit réassort

Publié le par Za

Au milieu de l'été, un petit réassort s'impose toujours. Surtout lorsque mes pas me mènent vers la librairie que j'aime, ma préférée, celle que j'ai presque vue naître et que je vois grandir, pousser, devenir ce qu'elle est depuis le premier jour : un lieu où l'on échange des idées, des conseils contre des mots, de la poésie, des images, des histoires. Jamais je n'en suis sortie bredouille, j'y ai même gagné deux belles amitiés du genre précieuses et irremplaçables. Ceci dit, qu'en ai-je rapporté, ce jeudi frisquet ?

petit réassort

Dans mon coeur, il y a...

(Marie-France Chevron & Séverine Robin, 2012, points de suspension)
Je ne commenterai pas cet achat qui manquait à mes présssieux, il suffit d'aller lire ici, ou , ou là-bas !

 

Pourquoi j'ai mangé mon père (Roy Lewis, 1960, Babel)

Le livre que j'ai le plus prêté, qu'on m'a le moins rendu, ce qui me laisse à penser qu'il plait. Si vous ne le connaissez pas et cherchez une lecture favorable à la musculation intelligente des zygomatiques, allez-y, je vous l'offre. Je n'en suis plus à un près...

 

Simples, magistraux et autres antidotes (Verdier, 2001)

Géologies (Galilée, mai 2013)

Deux textes de Pierre Bergounioux, un auteur dont j'ai souvent parlé ici, dont la langue me porte et ne cesse de m'émerveiller.

 

Et puis Émile !

Émile est invisible (Vincent Cuvellier & Ronan Badel, Gallimard Jeunesse/Giboulées, 2012)

Ce tout jeune album est déjà un classique et je vous en parle bientôt !

 

petit réassort

Publié dans albums, romans, essais, in my heart

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mardi sur son 31 [5]

Publié le par Za

"Dans les villages qui mouchettent le territoire, les Russes ressentent la fragilité de leur condition. Le petit cochon du conte n'était pas plus rassuré, dans son abri de paille. Vivre entre quatre murs de bois au milieu des marais glacés rend modeste. Les hameaux ne sont pas construit pour la postérité. Ils consistent en un amas de bicoques craquant aux vents du nord. Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s'agit de passer l'hiver."

 

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Rien de plus éloigné de moi, rien de plus exotique. La solitude, le froid. Mais quand je dis le froid, c'est LE froid. Le vrai, le sibérien. Et la forêt aussi, tout près, à portée de main, saupoudrée, que dis-je, enfouie sous la neige. Et le vent. Pas la brise, pas le souffle d'hiver qui me glace dans l'hiver picard. Rien à voir. Le vent qui oblige le marcheur à cacher totalement sa peau avant de mettre le nez dehors.

Je lis ce livre les yeux écarquillés d'étonnement. Les jours de ce Robinson volontaire ne se ressemblent pas tant que ça. Les livres tiennent chaud, comme la vodka, les cigares. Je n'en suis pas encore au dégel mais il ne faudrait pas que ça tarde trop, le blanc me pèse...

 

Dans les forêts de Sibérie

Sylvain Tesson

Gallimard, 2011

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Publié dans essais

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je suis gauchère, et alors ?

Publié le par Za

Je dédie momentanément cet article à Mira...


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Je suis un genre de gauchère plus contrariante que contrariée qui avait décidé, le jour de ses six ans d'écrire de la main droite, allez savoir pourquoi... Résultat des courses, je fais tout, mais alors tout, de la main gauche, sauf écrire. Enfin, sauf écrire sur une feuille parce que le jour où il fut question d'écrire sur un tableau noir, ma main droite déclara forfait et c'est la gauche, qui, toute joyeuse, prit le relais !

 

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Ce livre est une bénédiction pour tous ceux qui, comme moi, n'ont jamais pu apprendre à danser le rock et mettaient cette infirmité sur le compte d'un empôtement définitif, pour tous ceux qui dessinent les coquilles d'escargots dans le sens inverse des aiguilles d'une montre (c'est un signe), ceux qui ont eu un peu de mal (sic) à apprivoiser le levier de vitesse d'une voiture, ceux qui ne savent jamais dans quel sens on visse/dévisse et sont pour cela parfois regardés comme de pauvres tarés irrécupérables. Car le gaucher souffre, sachez-le.

 

Ami gaucher qui me lit, mon frère, ma soeur, si tu as un jour essayé d'apprendre la guitare avec un prof qui levait les yeux au ciel lorsqu'arrivait ton tour, tu n'es plus seul ! J'étais alors trop jeune et trop inculte pour lui balancer Jimi Hendrix à la tronche !

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Le livre de Michel Piquemal, joyeusement illustré par Jacques Azam, bat en brèche toutes les idées reçues sur les gauchers. Car ce n'est pas parce qu'on fiche aujourd'hui une paix royale aux gauchers que tout est rose. Notre monde est toujours un monde de droitiers, dans lequel les gauchers évoluent maladroitement. Les courts chapitres de cet ouvrage présentent clairement des sujets aussi épineux que la persécution des gauchers dans nombre de cultures, leurs difficultés d'apprentissage (pas toujours mais quand même), les conséquences de ce lamentable penchant sur le fonctionnement du cerveau, les avantages qu'il peut y avoir à être gaucher, le traitement de la gaucherie par la religion, par l'école ou pire, par les deux à la fois...
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C'est donc avec fierté que je vous annonce que le corps caleux de mon cerveau est plus développé d'environ 11% par rapport au vôtre, si vous êtes droitier ! Que mon excellente représentation de l'espace fait de moi une personne très douée pour reconstituer des puzzles ! - dommage que ce soit si chiant cette activité m'assomme. Que je me sers plus harmonieusement des deux hémisphères de mon cerveau ! Que les gauchers se distinguent dans les sports tels que le tennis, l'escrime, le badminton, car leur seule présence tend à déstabiliser leur gros nigaud d'adversaire droitier.
Ce livre confirme finalement mon sentiment que le gaucher, prenant conscience de son étrangeté dès qu'il pose le pied sur le seuil de l'école maternelle, verra se développer chez lui cette certitude parfois pénible, mais finalement délicieuse, d'être à part...
Un petit quizz pour terminer cet article...
Parmi les dix candidats du premier tour de cette élection présidentielle,
un seul est gaucher.
Lequel ?
Comme toujours, il y a un poutou à gagner !

Je suis gaucher et alors ?
Michel Piquemal
Jacques Azam
De La Martinière Jeunesse
février 2012

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le mardi sur son 31 [3]

Publié le par Za

"L'arrivée de la girafe en Italie avait fait tant de bruit que Anne de Beaujeu, fille du roi de France Louis XI, écrivit alors au prince de Florence, le 15 avril 1489, une lettre câline : "Je tiens à vous prier de m'envoyer l'animal girafe, qui est bête au monde que j'ai le plus grand désir de voir, et s'il y a quelque chose de mon côté que puisse faire pour vous, je m'y appliquerai de tout mon coeur."

Le Médicis demeura sourd à l'appel de la jeune princesse, il garda sa girafe et la France perdit l'unique occasion qu'elle ait eue d'en importer une."

 

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Cet essai passionnant, publié pour la première fois en 1985, est l'oeuvre de Gabriel Dardaud (1899-1993), immense journaliste qui observa le monde depuis le Caire et Beyrouth pendant 57 ans. Passionné d'Égypte, il nous raconte au plus près l'histoire de la girafe du roi, cadeau du Pacha d'Égypte au roi de France Charles X. C'est cet épisode, largement romancé, qui est repris dans Zarafa, film d'animation de Rémi Bezançon et Jean-Christophe Lie, sorti en février 2012 sur les écrans.

 

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Cette réédition est augmentée de notes et d'une belle préface d'Olivier Lebleu sur la personnalité, le parcours de Gabriel Dardaud.

 

Une girafe pour le roi

Gabriel Dardaud

présenté et annoté par Olivier Lebleu

éditions Elytis, 2007

 

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Publié dans essais

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la fin du monde en avançant

Publié le par Za

Il y a des jours embués, bouchés, où chaque acte se cogne à l'inutile, où chaque pensée se dissout d'elle-même. Généralement, c'est le dimanche. La consolation, si fugace fut-elle, est venue ce jour-là de quelques phrases. D'un rythme implacable, impeccable, de mots dont on ne peut se rassasier qu'en les lisant à voix haute.

J'ai déjà parlé ici de l'incrédulité qui me saisit à chaque lecture de Pierre Bergounioux. De ce bonheur que j'ai à y retourner, toujours. Eh bien là encore...

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Ce livre m'a été offert par une personne avec qui je "partage" Pierre Bergounioux. C'était un cadeau inattendu, il n'en est que plus précieux. Merci, encore.

 

Parmi les textes qui composent ce recueil, ceux qui m'ont touchée l'ont fait non pas tant par leur sujet que par le galop des idées et le martellement des phrases.

 

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Le bonheur, quand j'y pense, c'est sous des espèces désuètes aux couleurs fanées que je l'envisage. Lorsque je l'éprouve, si c'est bien lui, si le terme s'applique à ce que je ressens, c'est, ce serait un fugace rayon tombé du ciel couvert, une mince langue de sable au milieu du flot, une intermittence précaire dans le tumulte et le déplaisir. Le tout, longtemps, s'est tenu à l'écart de nos vies. Puis ce fut un impalpable clarté sur leur bord. Puis il a touché la terre où il s'est établi à demeure. (Des rôtis brûlés et des gâteaux mal cuits)

 

 

Nous avons peu de part à ce qui nous arrive. Nos intimes penchants et nos hantises, notre particularité, nos bizarreries, même, c'est la réalité qui nous les dicte. Ils sont l'effet induit de quelque chose qui dépasse infiniment nos courtes personnes, notre brève saison, du heurt fracassant - pour ce qui nous concerne - de l'anachronisme dont nous sommes encore dépositaires avec le présent, l'universel, la modernité. Le monde ancien s'éloigne. Ce qui s'apprête, derrière le rideau, sur la scène du troisième millénaire, je m'en moque un peu. Je suis du Pays Vert, d'un autre âge et l'on n'est qu'une fois. La suite ne m'intéresse pas. (Sur une chaîne d'attache) 

 

Parfois, la musique du texte est telle que l'on se retrouve à répéter quelques mots, pour en savourer le goût jusqu'au bout, se délecter de l'image, de l'alexandrin qui clôt le chapitre.

 

Derniers représentants d'une heure immobile et d'un lieu séparé, nous sommes les premiers à avoir rallié la marche de l'humanité sur les routes du monde. De là l'étrange porte-à-faux où nous sommes placés, les choses auxquelles nous sommes attachés parce qu'elles nous ont faits ce que nous sommes, ont disparu tandis que ce qui, paraît-il, se produit, reste sans répondant, sans écho véritable dans nos âmes ombreuses et nos coeurs surannés. (Sur une chaîne d'attache)

... dans nos âmes ombreuses et nos coeurs surannés...

                    ... dans nos âmes ombreuses et nos coeurs surannés...

                                      ... dans nos âmes ombreuses et nos coeurs surannés...

 

Bergounioux manie la langue en artisan. Il l'approche avec circonspection, la travaille, la polit avant de l'offrir au lecteur avec une considération un respect comme on n'en rencontre finalement peu souvent. Loin de souffler dans le vide, loin de sculpter pour une caste, Bergounioux emporte celui qui le lit vers des régions rarement visitées, sans pour autant chercher à l'essouffler en route. Plutôt qu'un artisan, nous avons à faire à un guide de haute montagne qui aurait le don d'aplanir le chemin.

 

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trois fois Bergounioux

Publié le par Za

2 querelles

"Diderot se retrouve en prison pour avoir hasardé qu'il était beaucoup plus important de distinguer la ciguë du persil que de croire en Dieu."

 

Comme on s'octroie parfois des gourmandises, trois Bergounioux à la suite. Je n'explique pas pourquoi ce style m'emporte. La précision, le rythme, cette manière d'aller au bout de l'idée, de la sensation. De ne  lâcher  le mot que lorsqu'il a tout donné de son sens, de sa matière. 

Mais écrire sur Bergounioux est juste au-delà de ce que je suis capable d'écrire.

Dire l'art de Bergounioux est juste au-delà de ce que je suis capable de dire.

 

Deux querelles.

La première est la querelle entre le philosophe et l'écrivain, entre la philosophie et la littérature, celle d'avant l'Odyssée, d'avant Gilgamesh même, celle des récits premiers. Puis l'autre querelle, qui oppose l'idée anglo-saxonne de liberté à l'idée de liberté à la française.

Un essai court et dense qui se lit et se relit pour le plaisir pur des idées et des mots.

Éditions Cécile Defaut, 2009.


 


chasseur à la manque

 L'intrusion d'une bête sauvage, la rencontre impromptue ou le long tête à tête, de loin, avec une cétoine dorée, celle-là même du grand sylvain, un écureuil, un bouvreuil, un sanglier, d'innombrables poissons. Et puis la lecture des récits des grands chasseurs aventuriers, de ceux qui traquaient le lion, le rhinocéros, le buffle... Alors, un jour, vers onze ans, l'envie de troquer la canne à pêche contre le fusil vient naturellement, dans ce pays dont Bergounioux est constitué, sculpté, pétri.

"J'ai vu le jour, si l'on peut ainsi parler dans la zone hirsute, cabossée, ombreuse, comprimée entre l'Auvergne cloquée, noircie par le feu central et l'Aquitaine qui est, comme son nom l'indique, le pays de l'eau. Les vieux noms accrochés au paysage accusaient son emprise sur la vie, expliquaient les puissants tropismes que Bachelard a inventoriés dans un style unique, hautement paysan."

 

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Un fusil accompagne alors, sans raison, les expéditions sérieuses au long des ruisseaux. C'est lui qui fait que l'on épie différemment le moindre bruit et que ce bruit devient la possibilité d'une bête légendaire.

Philippe Ségéral illustre ce texte de dessins à la mine de plomb où se côtoient des carpes incertaines et la majesté d'un vieux sanglier solitaire, la noblesse d'un brocard.

 

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"Rien ne m'avait préparé à la mort sanglante que j'allais administrer. Je ne voyais pas ma cible. L'écureuil a fait un bond prodigieux avant de retomber sur le sable où il n'a plus bougé. Je ne parvenais pas à croire qu'il était à ma disposition. J'aimerais bien, maintenant, n'avoir jamais tiré. Mais je sais aussi de quelle infirmité profonde j'avais été instantanément lavé, quelles privations, misère, ignorance congénitale ont été, d'un coup balayées. Lorsque j'ai tendu la main pour saisir le petit corps, c'était comme en rêve ou bien comme lorsque l'hiver enfantin avait figé la rivière, cassé nos encriers, cloué au sol les oiseaux. Mais c'était différent, aussi. La dépouille était chaude, poissée de sang. J'en avais plein les doigts. C'est alors que j'ai mesuré ce que j'avais fait, découvert la blessure en plein coeur." Chasseur à la manque, Gallimard, collection le Promeneur, 2010

 

Le Bois du Chapitre est un chemin vers la réalité. Depuis le monument aux morts de Brive, les commémorations du onze novembre, les Poilus de moins en moins nombreux, puis les livres, les cartes, les noms - Douaumont, Vaux - les photos plongées dans d'éternels crépuscules, les masques à gaz, les silhouettes perdues... Le Bois du Chapitre est un chemin vers les champs de bataille de la Première guerre mondiale, ou ce qu'il en reste. Des champs de bataille retournés à la nature, des bois vides et absents.

 

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"On est de trop. Ce que [la terre] pouvait accepter des hommes, elle l'a subi une bonne fois pour toutes. Elle les a accueillis en son sein en plus grand nombre qu'il n'en pouvait contenir. Elle en est pétrie, saturée, faite. Il n'y a plus place pour nous, pour rien, pour personne, ici. On ne peut que se taire et puis se retirer. "  Éditions Théodore Balmoral, 1996

 

Cette écriture m'impressionne, me laisse sans voix. Lire Bergounioux est un long éblouissement, une jubilation qui demeure longtemps après avoir refermé le livre.

 

 

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chère mademoiselle...

Publié le par Za

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Alice Ferrières a un peu plus de trente ans, en 1941, lorsqu'est promulgué le second statut des Juifs. Elle est professeur de mathématiques au collège de jeunes filles de Murat, dans le Cantal. Elle prend immédiatement contact avec les rabbins de Montpellier, Nîmes et Clermont-Ferrand pour leur manifester son indignation, leur offrir son soutien. Au début, on se méfie un peu d'elle, mais c'est de ces correspondances que naît un engagement de chaque instant. Le 15 juillet 1941, le Comité d'aide aux réfugiés de Clermont-Ferrand lui répond ceci : "Nous sommes certains qu'avec des coeurs comme le vôtre nous arriverons à surmonter les difficultés présentes, qui ne sont dues qu'à un égarement momentané de la conscience humaine." Glaçant.

 

Alice Ferrières est protestante - mais incroyante, laïque, républicaine. L'ombre des persécutions contre les Huguenots plane sur son engagement, mais ce n'est pas tout. Patrick Cabanel le précise dans son introduction : "le Protestantisme est plus une mémoire, pour Alice, qu'une foi."  " Ce n'est pas par charité chrétienne que je suis venue spontanément aux côtés des persécutés israélites, mais simplement parce que les injustices m'ont toujours révoltée, parce que je pense que tous les hommes sont frères et que mon devoir est de soulager leurs souffrances physiques et leurs souffrances morales." (Lettre d'Alice à Franzisca Akselrad, 15 février 1942) 


Elle entretient une abondante correspondance avec des familles juives, apportant réconfort moral et soutien pratique (denrées alimentaires, vêtements). Elles les aide parfois à retrouver un emploi, au moment où toutes les portes se ferment, où certains d'entre eux se retrouvent empêchés d'exercer leur profession.

 

Fin 1942, son père, qui vivait avec elle, meurt. "  À partir de là, [dit-elle] j'étais seulement responsable de moi-même." Alors va commencer, dans son appartement situé sur la place principale de Murat, un défilé ininterrompu de familles, d'enfants, tous juifs, transitant par le Cantal, où cherchant asile dans la région. Les enfant sont accueillis dans les internats de la ville, ceux qui ne peuvent être scolarisés sont placés dans des familles de la région.C'est encore dans son appartement que, le dimanche matin, les enfants juifs relevant des écoles chrétiennes reçoivent, en lieu et place de la messe, des leçons d'hébreu, apprennent des chants sionistes, toutes fenêtres ouverte lorsqu'il fait beau... Et Alice cuisine cacher, tout naturellement.

 

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Murat (août 2010)

 

Patrick Cabanel a collecté un fond précieux de lettres - Alice conservait les copies de ses propres courriers. Il y a aussi  son journal, dans lequel elle consignait toutes ses activités, les personnes reçues, jusqu'aux menus des repas. C'est une chose incroyable de penser  qu'elle a tout conservé, archivé, au risque de voir cette somme tomber entre les mains de la Gestapo. Que n'aurait-on trouvé chez elle, si son appartement avait été perquisitionné...  Parlant de la famille Meyer, à la Libération : " Je leur rends leurs papiers marqués Meyer, calendrier et livre de prière pour la Pâque juive, ornements du culte, et les tefilinn de M. Meyer père." Alice est d'ailleurs plusieurs fois dénoncée. Ces dénonciations resteront sans suite - les gendarmes ne sont-ils pas les parents de ses élèves...  Ses élèves qu'elle a sensibilisées à la situation des Juifs et qui l'aident, notamment, à collecter nourritures et vêtements !  "Ces enfants (elles sont neuf, de 16 à 18-19 ans) ont pris contact pour la première fois peut-être avec des situations qu'elles ne soupçonnaient pas, et l'heure que nous consacrons chaque semaine au dépouillement du courrier et à nos projets est certainement pour elles une heure d'émotions généreuses, une heure où elles secouent l'inertie et l'égoïsme de la nature humaine..." (Lettre d'Alice à Mme H. Bloch, le 25 janvier 1942)  Elle reçoit également le soutien et l'aide active de sa directrice, Marie Sagnier et d'une de ses collègues, Marthe Cambou.

 

Les lettres et le journal nous donnent à voir une femme instruite, indépendante, intransigeante, déterminée, le tout accompagné d'un caractère bien trempé... Le 26 août 1944, " incident avec les FFI. Veulent me garder à vue car je refuse catégoriquement de montrer ma carte d'identité. Je  suis dans une colère bleue. Attroupement. Finalement, Huberte Charbonnel annonce qu'elle me connaît. Ils me relâchent. Nous nous insultons copieusement avec le chef, un certain Sourbille." (extrait du journal)

Et ce passage, irrésistible: "Ici nous sommes dans 30 cm de neige et il a fait -18°C (même -21°C un jour) à 8 h 30 du matin. Je me suis laissée entraîner par mes élèves sur les pentes autour de Murat, et j'ai fait mes premiers essais en luge et en ski. Comme je suis restée très gaie et très joueuse, je me suis beaucoup amusée; jeudi dernier, j'ai même télescopé un frère de l'école libre, qui déboulait, en skis, d'une autre piste. Il est passé en trombe sur l'arrière de mes skis, et dans une grande envolée de jupes et de pantalons, nous nous sommes aplatis quelques mètres plus loin. Le corps enseignant qui est les quatre fers en l'air ! Vous imaginez  d'ici les éclats de rire de la société..." (Lettre d'Alice à Mme H. Bloch, le 25 janvier 1942)


Alice Ferrières est la première femme en France a être élevée au rang de Juste parmi les nations. Le 24 août 1964, elle plante un des premiers arbres de l'allée des Justes, à Jérusalem.

 

Ce fut une lecture au long cours. Pour deux raisons. La première réside dans la nature du document, des centaines de pages de lettres, avant le journal, exceptionnel. Et puis la charge émotionnelle des témoignages des persécutions, des privations, du déchirement absolu de vouloir protéger ses enfants au prix de la séparation... Alors, depuis le mois d'août, ce livre m'accompagne régulièrement, j'y reviens toujours. Le travail de Patrick Cabanel, qui a rendu cette somme accessible à tous, est inestimable. Son introduction, passionnante, est précédée d'une belle préface de Mona Ozouf.

 

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les toits de Murat (février 2010)

 

"Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir l'observer pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des traces visibles, on est alors, sans risques d'erreurs, devant un caractère inoubliable."

Jean Giono, introduction à "L'homme qui plantait des arbres"

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Une histoire de la lecture, Alberto Manguel

Publié le par Za

"Dans un essai sur l'art d'étudier, l'érudit anglais du XVIèmesiècle Francis Bacon a catalogué le processus [de la lecture]: "Il faut goûter certains livres, en avaler d'autres, en mâcher et en digérer quelques uns." Les 454 pages (hors notes et index) de cette Histoire de la lecture appartiennent à la deuxième catégorie. Je ne suis pas grande lectrice d'essais, mais celui-ci traite d'une des grandes affaires de ma vie depuis mes six ans: la lecture. J'ai donc avalé ces pages dans le temps ralenti de l'été, propice aux longues, très longues plages de lecture... Et ce faisant, je regarde du coin de l'oeil naître un petit lecteur avide de mots à déchiffrer, tout émerveillé de la nouveauté, de la découverte, de l'alchimie de lettres assemblées pour former du sens, sur les pages des livres, les devantures des magasins, les boîtes de conserve... Voilà comment commence le long chemin du lecteur...

 

Celui d'Alberto Manguel est fait d'érudition, de digressions inspirées. Ce n'est pas une histoire linéaire mais une suite ininterrompue de rencontres, de lecteurs hors normes, depuis les premiers déchiffreurs de signes vaguement aléatoires.

 

 

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La lecture à haute voix, publique (Manguel fut le lecteur de Borges devenu aveugle) par opposition à la lecture privée, la forme du livre, l'auteur/lecteur, les livres interdits, les postures de lecteur (où l'on apprend que depuis la nuit des temps, nous sommes légions à lire... couchés), autant de sujets de réflexion joyeuse et jamais ennuyeuse.

 

Et la rencontre avec le livre... Rencontre-t-on un livre comme on rencontre un être ? "[...] dans une large mesure, mes rencontres avec les livres ont été une question de chance, telle la rencontre de ces âmes inconnues, dans le Quinzième chant de l'Enfer de Dante, dont "chacune nous regardait comme entre eux font, le soir, les gens en chemin par temps de neuve lune", et qui découvrent soudain dans une apparence, un coup d'oeil, un mot, une attirance irrésistible."

 

Et l'on croise, tel un personnage des Mille et une Nuits, le grand vizir de Perse Abdul Kassem Isma'il qui traverse presque furtivement un chapitre, précédé de "sa collection de cent dix-sept mille volumes" chargée sur "quatre cent chameaux, entraînés à marcher par ordre alphabétique." Et que dire du Comte de Libri, génial, redoutable et vénéneux voleur de livres, défendu par Mérimée jusqu'au bout de sa flamboyante et pitoyable cavale. "Voler des livres n'est un délit que si on les vend." Il y a aussi l'impayable censeur qui fonda à New-York, en 1872, la Société pour la Suppression du Vice. Réjouissant pourfendeur de la lubricité littéraire, bouffon de farce. Hélas, que n'a-t-il été un cas isolé...

 

L'ombre de Kafka plane sur ces pages, ressurgit régulièrement, accompagne le lecteur. "Il me semble d'ailleurs, écrivait Kafka [...], qu'on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?"

 

Être lecteur...

 

 

 

Publié dans essais, Alberto Manguel, Babel

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au pays des livres

Publié le par Za

Avant tout, merci à Mirontaine pour cette trouvaille:

 

"Des bibliothèques pleines de fantômes", Jacques Bonnet, Éditions Denoël, 2008

 

La photo de couverture, un miroir reflétant une bibliothèque un peu poussiéreuse, me renvoie à un Wonderland oppressant de livres.

 

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La quatrième de couverture présente cet essai comme un "traité sur l'art de vivre avec trop de livres". Je me suis donc immédiatement procuré l'ouvrage (un de plus !), persuadée d'y trouver des réponses, ou pire, d'autres questions sur ce vice délicieux qu'est la possession de livres. Et d'abord, je me suis trouvée soulagée et plus légère de n'être qu'une toute petite joueuse, face à des lecteurs comme Jacques Bonnet et ses dizaines de milliers d'ouvrages. Dans ses "bibliothèques pleines de fantômes", il nous propose  la palette des amoureux des livres. Bibliophiles, collectionneurs, lecteurs impénitents ...

 

Le texte s'ouvre sur un hommage au saint martyr de la cause sacrée des bibliophiles: Charles-Valentin Alkan, dont la légende veut  qu'il ait péri enseveli sous une avalanche de livres, provoquée par l'écroulement de sa bibliothèque... Chaque chapitre est accompagné d'une citation. La plus savoureuse, à mon goût est de Jacques Laurent: "C'est chez Alexandre Dumas que j'ai mangé mes meilleures omelettes au lard." 

 

Dans un excellent chapitre intitulé "Personnages réels et personnages fictifs", Jacques Bonnet nous montre comment les héros de fiction sont pour lui plus réels, plus vivant que leurs auteurs. Un bémol, cependant:

"Nulle part, il n'est précisé dans Moby Dick quelle est la jambe du capitaine Achab qui est en bois, suite à son combat avec la baleine (ignorance, fait remarquer Umberto Eco, que n'a pu respecter Huston qui dut se décider pour l'une plutôt que pour l'autre lorsqu'il s'est agi d'appareiller Gregory Peck). Melville ne nous l'ayant pas dit, nous ne le saurons jamais."       Depuis le temps qu'il faut que j'y aille  voir ...

 

Croisée dans cet ouvrage, et qui me touche infiniment,  l'idée que l'on peut offrir certains livres "comme une partie importante de soi-même". Mais ce texte est avant tout le reflet d'une vie par et pour les livres, biens si précieux et si fragiles, portes ouvertes sur le monde, sur toutes les époques, y compris à venir, sur des mondes infinis et sans frontières...

 

Alors forcément, après une telle lecture, on regarde d'un autre oeil les quelques planches en face du lit, supportant certains de nos volumes adorés. Il y a peu, dans un moment d'agacement (que c'est lourd, une caisse de livres), j'avoue avoir commencé à les trouver envahissants, insupportables, trop nombreux...

 

Pourtant...

... emballer, déballer des livres, les déménager...

... les conserver dans des cartons le temps d'interminables travaux et, ce faisant, en acheter d'autres...

... se retrouver avec des étagères pleines à craquer, plus de mur disponible qu'on ait envie d'y consacrer, et encore des cartons, des cartons...

... se raisonner, mais non, tant pis...

 

Pourtant...

... retrouver des livres qu'on avait perdu de vue depuis des années et les feuilleter à nouveau avec gourmandise...

... créer une P.A.R (pile à relire), à côté de la P.A.L (pile à lire)...

 

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... agencer très savamment un rayon noir, très noir...

 

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... et, pour l'instant, entasser comme on peut, sans classement aucun, en pensant que c'est déjà un genre de classement...

 

Pourtant...

... décider de faire un peu de vide: les livres dont on n'a gardé aucun souvenir, ceux qu'on n'a pas aimés, ceux dont on peut se passer, ceux qu'on pense ne jamais relire... Ceux-là finissent dans un carton, proposés à la bibliothèque d'un village proche, au Secours Populaire, à qui les veut.

 

Parce que non, décidément, je n'arrêterai pas d'avoir des livres, alors, il faudra bien faire de la place.

 

Surtout que la relève est assurée... Les dernières acquisitions petitounesques datent de la semaine dernière, librairie jeunesse du Louvre. Il faisait tellement beau, l'air était tellement doux, l'humeur générale était si printanière, que bon, voilà...

 

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Sans commentaire, la qualité de cette collection parle d'elle-même.

Souvenir d'une visite qui a enchanté Petitou.

 

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De Caroline Desnoëttes et Isabelle Hartmann, édité par la RMN. Une splendeur: page de gauche, une photo prolongée par le dessin, page de droite, une oeuvre du pays évoqué (Mali, Burkina Faso, Afrique du Sud...) & une belle histoire.

 

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Livre et jeu, tout en un, une belle édition, que demander de plus ?

 

 

Pour terminer, j'ai remis la main sur une carte achetée il y a longtemps.

 

 

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  Le dessin est signé Lisa Swerling & Ralph Lazar.

Publié dans essais, Jacques Bonnet, Denoël

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la sentinelle

Publié le par Za

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Juste un regret: que cet ouvrage n'ait pas vu le jour il y a six ans. Cela m'aurait évité sans doute la culpabilité, la blessure. Connaître les mouvements, les idéologies qui sous-tendent les injonctions à allaiter m'aurait sans doute permis de faire mon choix en toute connaissance de cause, sans me laisser embarquer dans une aventure pas faite pour moi. Je le sais maintenant. C'est un peu tard, mais j'en ai ressenti beaucoup de soulagement. Et de colère. Je ne décolère pas d'avoir été manipulée, au nom du "bien" de mon bébé (comme si je lui avais voulu du mal...).
Quant au reste, je ressors de la lecture de cet essai confirmée dans les impressions qui étaient les miennes, sur l'espèce d'obligation faite aux femmes d'avoir des enfants (j'emploie à dessein le pluriel), sur cette image de mère parfaite, inatteignable, à moins d'entrer en maternité comme on entre dans les ordres.

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