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89 articles avec romans

le retour de l'oncle

Publié le par Za

C'est le risque avec les blogs : se prendre les lubies du blogueur de plein fouet. Pour vous, c'est aujourd'hui. Je vous demande donc de faire preuve d'indulgence, voire de patience.

 

Vous trouverez ici le remake de l'article sur "les Lettres d'un oncle perdu",  paru un peu à la va-vite le 27 juillet dernier - et qui va disparaître du cabas. Il ne me plaisait pas du tout. Il était moche. Et voilà où je veux en venir. Les images étaient vilaines parce que l'édition française de ce grand livre méconnu l'est également ! Ce qui est vraiment dommage car la traduction de Françoise et Patrick Remaux est impériale ! Alors j'ai patienté un peu pour trouver l'édition anglaise (Methuen) à un prix raisonnable et je viens de la recevoir, joie, bonheur, félicité. Si j'insiste c'est parce que je pense sincèrement qu'il faut lire ce livre, le faire lire aux enfants - à partir de dix ans, voire neuf pour les plus avides.

 

J'envoie directement la couverture sans mentionner pour autant le nom de l'auteur, d'aucun risquant de crier à l'idée fixe, à la maladie récurrente, à l'obsession, voire à la folie. Eh bien tant pis, tout vaut mieux que de ne pas parler de ce texte, d'autant que je sais avoir du soutien du côté des adorateurs de Peake. Merci d'avance - tout de suite, on se sent moins seul...

 

photocabineuncle2commandé d'occasion outre-Manche

et reçu avec ce petit mot :

"Hope this brings back your smile !" 

A few, my nephew !



Bref.

 

L'oncle.

 

L'oncle et ses lettres, tapées à la machine, découpées...

"Au fait, je n'ai pas fait une seule faute de frappe sur cette page... Oh chialerie !"

... et collées sur d'inénarrables dessins, ce qui fait de ce livre un objet à part.

 

uncle2077

 

"Même si le portrait que j'ai fait n'est pas d'une ressemblance hurlante, je sais que je n'ai qu'un oeil (qui marche), qu'une jambe et qu'une tête.

Tout va très bien pour moi, merci, je déteste qu'on me plaigne.

Ne crois pas que je dessine pour te faire plaisir; j'explique mieux les choses par des dessins et j'adore dessiner. Tant mieux si tu aimes mes dessins, mais j'en ferai de toute façon."

 

Pour devenir explorateur, l'oncle a quitté sans regrets véritables sa joyeuse famille.

 

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Il est parti à l'aventure sur un radeau de fortune. Son Vendredi à lui, est une étrange tortue nommée Jackson qui malmène de sa maladresse les précieuses lettres, des taches diverses et variée en témoignant... ( Et là je me prosterne devant les éditeurs anglais, des vraies taches de café ! )

 

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L'oncle, dont on ne connaîtra jamais le nom, est habité d'une mission : prouver l'existence du grand lion blanc. Une quête hasardeuse, dangereuse, pour tout dire franchement périlleuse ! On risque d'y perdre une jambe - avantageusement remplacée, certes, par le nez d'un espadon. On risque d'y perdre patience -  mais que cette tortue est exaspérante !

"Jackson n'a pas cessé de me porter sur les nerfs. Il trébuchait sur chaque monticule et j'ai passé ma journée à le relever. Une immense mer noire peuplée d'icebergs s'étendait sur notre gauche. J'ai arrêté Jackson pour épingler ma feuille sur sa carapace, mais il n'a rien compris au rôle de chevalet. Il avançait chaque fois que mon crayon allait atteindre le papier. Il y a des moments où je souhaite être seul."

On risque de perdre la raison aussi, sans quoi ce récit serait infiniment moins absurde, et moins poignant à la fois.

"Jour suivant (septième jour)

Rien à raconter. J'étais pourtant sûr qu'il allait se passer quelque chose aujourd'hui. Neige, neige, neige. Chialerie de chialerie ! Le blanc commence à me rendre malade. Suis épuisé. Ne pense pas que je me laverai ce soir."

 

Nos aventuriers croisent un bestiaire extraordinaire et foutraque, largement malmené par l'oncle atrabilaire et sa redoutable jambe épée.

 

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Ce précieux ouvrage pourrait même

être tout à fait salutaire

si vous vous retrouvez,

par hasard,

sait-on jamais,

un jour,

face à un ours polaire de cet acabit...

Sachez que la bestiole est particulièrement...

...chatouilleuse.

 

  uncle6082

 

 

Disons-le tout de suite, ce livre a un défaut majeur et qui m'a profondément agacée : il se lit beaucoup trop vite. Alors je l'ai relu, dans la foulée, lentement, profitant de chaque trait des formidables illustrations de Mervyn Peake, si drôles, parfaites, et qui truffent ce livre dans ses moindres recoins. L'humour du texte est sans cesse relayé par celui du trait, à moins que ce ne soit le contraire. Mais je me trouve déjà assez gonflée de donner mon petit avis sur le texte *, je ne m'étendrais donc pas sur les dessins si ce n'est pour redire le plaisir que j'y ai pris.

 

Mais, me direz-vous, Jackson et l'oncle rencontreront-ils le grand lion blanc ? Sachez en tout cas que cette histoire vous tiendra en haleine jusqu'au dénouement, une conclusion aussi vraie que  les souvenirs de cet oncle perdu et bien décidé à ne jamais retrouver son chemin... Ces lettres sont à la fois épiques et intimes, qu'elles aient été écrites au Grand Nord ou dans une chambre au coin de la rue, que l'oncle ait réellement embarqué ou qu'il soit resté au port, dans quelque bar de marin, à raconter ses histoires.

 

Conte d'ivrogne majestueux

ou de rêveur pathétique,

chimère de fou

ou de poète...

 

 

* C'est précisément pour cette raison que vous ne trouverez dans ce blog que des éloges de livres - à moins d'énervement particulier. Je réserve ma bile littéraire à la sphère intime. Je ne vois pas en quel nom je m'arrogerais le droit de déquiller tel ou tel auteur sous prétexte que je n'ai pas aimé son livre, qu'il m'a ennuyée. Qui suis-je pour cela ? Mais quand j'aime, quand j'admire, je partage, je chante les louanges, je saoule, je bassine ! 

 

promis juré045

Publié dans romans, Mervyn Peake

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moonfleet

Publié le par Za

Pour moi, Moonfleet, c'était ça :

 

contrebandiers-de-moonfl-ii08-g.jpg

 

 

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moonfleet10.jpg

 

 

Moonfleet-ange.jpg

 

 

Un film d'aventure qui avait enchanté mon enfance. La classe de Stewart Granger - insurpassable, les trognes des piliers de taverne - grandioses, le visage d'ange du héros, l'ange au visage si effrayant du cimetière. Pour avoir retrouvé ce film à l'âge adulte, il n'a rien perdu de son efficacité, l'art de Fritz Lang transparaît à chaque minute, les images sont époustouflantes. Seul bémol, le doublage a atrocement vieilli, version originale obligatoire, donc !  

 

Mais pourquoi n'avais-je jamais lu Moonfleet?

C'est comme l'Île au trésor... Un jour on se réveille, on a... un certain âge,  et on se sent quelques lacunes côté pirates et aventures. Mais peu importe, ces livres sont tout aussi délicieux aujourd'hui que si je les avais lu à dix ans ! Meilleurs même !

 

 

9782859405175.jpg

Oh, la belle édition Phébus que voilà !

 

Dans le roman, John Mohune n'est autre que Barbe Noire, un pirate mort et enterré dans la crypte de l'église de Moonfleet. Son fantôme rôde, auréolé de convoitise... Ne dit-on pas qu'il aurait caché Dieu, enfin le Diable sait où, un fabuleux diamant ? Imaginez la lande froissée par le vent, bruissante de l'écho des vagues, des falaises dangereuses où l'on débarque clandestinement des barils d'eau-de-vie, des grottes profondes comme le remord, des tempêtes impitoyables... Prenez un jeune homme innocent - John Trenchard, faites-lui rencontrer un contrebandier droit et généreux - Elzevir Block, ajoutez un amour naissant et solide comme le roc, une bonne dose de suspens, des personnages ambigus et voilà de quoi passer quelques soirées accroché à ce livre comme un naufragé à sa planche !

 

Ainsi, j'étais resté tout ce temps allongé joue à joue contre Barbe-Noire en personne, à peine séparé de lui par une mince écorce de bois pourri, et je venais de plonger la main dans son cercueil et de lui arracher sa barbe ! Si jamais les méchants hommes avaient le pouvoir de revenir après leur mort et de poursuivre leurs méfaits, nul doute qu'il allait se montrer à l'instant et me tomber dessus. Une terreur panique s'empara de moi. Si j'avais été une jeune fille, je crois que je me serais évanouie. Mais je n'étais qu'un garçon et, ne sachant comment m'évanouir, je fis ce qu'il me restait de mieux à faire, c'est à dire m'enfuir, afin de mettre la plus grande distance possible entre cette barbe et moi.

 

- Mon garçon, dit [Elzevir], j'ai vu des hommes risquer leur vie pour bien des raisons: pour l'or, ou l'amour, ou la haine - mais jamais je n'en ai vu jouer avec la mort pour le simple plaisir d'aller retrouver un arbre, un ruisseau ou des pierres. Et quand les hommes racontent qu'ils aiment un endroit ou une ville, tu peux être sûr que ce n'est pas l'endroit qu'ils aiment, mais quelqu'un qui y vit. Ou bien ils ont aimé quelqu'un autrefois, dont ils veulent retrouver le souvenir. Ainsi quand tu me parles de Moonfleet, je devine qu'il y a là-bas quelqu'un que tu veux voir, ou que tu espères voir.

 

Je ne saurais trop vous conseiller la préface de Michel Le Bris, et terminerai par cette citation en exergue du livre :

 

Nous pensons qu'au-delà, il n'est rien de nouveau,

que demain sera pareil à aujourd'hui

et qu'à jamais nous resterons enfants.

William Shakespeare

Publié dans romans, J.M.Falkner, Phébus

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la bataille des légumes

Publié le par Za

C'est la guerre !

La guerre des légumes longs contre les légumes ronds !

Les concombres ne rêvent que d'en découdre avec les pommes de terre. Les radis rouges les plus féroces font face aux poireaux. La vie des haricots verts ne tient qu'à un fil... Qui saura mettre un terme à ce conflit aux obscures origines  qui endeuille les potagers?

 

légumes

 

Philippe Bertrand nous livre un récit sans concession sur les moeurs légumières. Aucun camp n'en sortira grandi. Le vrai caractère des poireaux vous sera révélé et vous regarderez désormais votre flammiche d'un autre oeil. Ceux qui méprisent les rutabagas verront leur opinion sans doute confortée. Quant à la tomate, veule et molle...

 

Les longs défilaient dans un ordre impeccable. On en comptait une bonne cinquantaine, équipés comme à la parade. Leurs  petites pattes soulevaient la poussière en frappant le sol d'un rythme martial. Les Carottes, rutilantes, ouvraient la marche, suivies des Poireaux casqués et d'Asperges affûtées au regard vengeur. Toutes bannières au vent, des Haricots, des Céleris et des Salsifis fermaient la marche, les yeux fixés sur l'horizon.

- À la limite, ils me ficheraient la trouille, ces herbacés, grogna le notaire en les regardant s'éloigner.

 

Maxime, le fils de l'épicière, un lapin tout ce qu'il y a de courageux et de réfléchi, refuse d'assister au carnage sans réagir. Il avait aménagé un hôpital de campagne dans l'épicerie. Une petite Courgette pacifiste vint lui prêter main forte. Ça ne courait pas les rues, les courgettes pacifistes.

 

 

La solution pourrait-elle venir des champignons ?

 

Ce court roman vraiment passionnant et plein d'humour est habilement complété par un formidable "petit lexique de botanique militaire, rédigé par le Groupe de Recherches interdisciplinaires sur les Troubles légumiers". Indispensable.

 

Une mention spéciale pour les illustrations de Philippe Bertrand, à  la fois délicates et sans concessions. Une vraie réussite.

 

bataille légumes

 

 

Je compléterai ce billet potager par quelques photos du suédois Carl Kleiner,exposées jusqu'au 7 septembre à la Grande Épicerie de Paris. La première photo est pour Christine, elle comprendra.

 

Carl-Kleiner.jpg

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tombal cross

Publié le par Za

Il s'agit ici de connivence.

Il s'agit d'aimer un auteur au point d'aller se perdre sur l'île de Sercq, à quelques battements d'ailes de Guernesey où Mervyn Peake (qui a dit encore ?) fit deux longs séjours. 

Un jour, avec Dürer, un jour que je ne me rappelle pas, le hasard avait fait surgir, de dessous la marche irrégulière d'une conversation à bâtons rompus, Mervyn Peake aux livres flamboyants comme des ciels roussis. Depuis, ce nom, hissé au mât de nos petites nefs chaotiquement portées vers ce que nous voyions du large, nous donnait une idée de la force du vent.

 

tombal-cross.jpg 

Les deux héros de ce récit se présentent comme des agents secrets chargés d'une nébuleuse mission. Deux étranges agents,  égarés sur une île difficile d'accès, taiseuse comme tout, bien décidée à garder pour elle les traces de cet auteur à nul autre pareil. Une exploration littéraire et complice, de sentiers vertigineux en jardins inattendus, de pierres majestueuses en oiseaux  évocateurs, à la recherche d'hypothétiques témoins qui l'auraient connu, croisé, qui sait, en aurait gardé un souvenir, même infime, comme une plaque sur un banc qui commémorerait son passage sur ces terres.

Un texte salement bien écrit, où apparaissent en creux  les tours de Gormenghast, la silhouette de Mr Pye en promenade.  Un texte salement bien écrit avec des phrases qui m'ont laissée un brin jalouse...

Tandis que nulle part sur Sark nous ne trouvions inscrit le nom de Mervyn Peake, auteur magistral de romans profus comme les forêts de l'île, scintillants comme ses grèves, dangereux comme ses falaises, profonds comme ses grottes, changeants comme ses ciels, moqueurs comme ses oiseaux.

Et plus loin...

Nulle part, ni ce jour-là ni un autre, nous ne trouvâmes le nom de Mervyn Peake, dessinateur extrêmement sûr, impertinent, imaginatif, foudroyant.

Foudroyant, c'est exactement ça. Depuis le temps que je vous bassine avec Peake, foudroyant, bon sang, foudroyant !

 

 tombal046

ill. Albert Lemant

 

Alors peu importe, finalement, ce que l'on va découvrir, si jamais on découvre quelque chose. C'est le voyage qui compte, la pérégrination au hasard.  Il est ici question de vent, de sillage, comme si Sercq pouvait à tout moment larguer les amarres vers le pays obscur des Comtes d'Enfer, comme si Gormenghast, pure folie de pierre, se trouvait quelque part par là, au détour d'un chemin, contre l'à pic d'une falaise, dans les ombres d'un mur, dans le froissement d'aile d'un hibou. 

 

"All flowers that die; all hopes that fade;

All birds that cease to cry;

All beds that vanish once they're made

To leave us high and dry -

All these and many more float past

Accross the roofs of Gormenghast."

 

 

promis juré045

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le souhait

Publié le par Za

 

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C'est Noël. L'homme et la femme traînent leur chagrin sous les lumières de la fête, au long des vitrines enrubannées. Ils traînent leur chagrin de n'avoir pas d'enfant. D'avoir tout le reste, mais pas d'enfant. Alors, comme tous les ans, ils achètent quand même des jouets, qu'ils rangeront dans leur belle maison, dans la belle chambre d'enfant qu'ils ont préparée.

 

Mais cette année-là, minuit sonne deux fois.

Et dans la chambre, une petite fille aux cheveux noirs, à la peau noire, en robe blanche est là. Dans la belle maison, elle trouve le coeur de ses parents. Elle va prendre soin de ces deux coeurs, qui lui parlent, la choient, se brisent pour un rien, l'étouffent.

Les deux coeurs ne demandaient rien d'autre que de pouvoir se serrer l'un contre l'autre sur la poitrine de Camélia. Camélia, elle, avait l'impression qu'ainsi ils l'empêcheraient de respirer plainement.

Mais comment le leur faire comprendre ? Un seul mot à ce sujet et, elle en était sûre, les deux coeurs en même temps se crèveraient sous l'effet du désepoir.

Alors, pour un tout petit moment, elle les laisse sur un banc, bien au chaud dans sa toque de fourrure.   

Les enfants ne sont pas les gardiens du coeur de leurs parents.

Et elle se sent à la fois légère et lourde. Et aussi toute froide du désespoir de ses parents. Et pourtant, la solution est si simple...

 

Ce texte m'a émue, serré le coeur pour de vrai. Il est, lui aussi, léger et lourd. Lourd de tout ce que l'on met dans l'amour qu'on porte à son enfant. Léger comme le baiser du matin.

 

L'École des Loisirs, 2005, illustrations d'Alice Charbin.

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gormenghast # 3

Publié le par Za

Ça y est.

J'ai terminé.

titus groan gormenghast  titus alone

 

J'aurais pu dire "j'en ai terminé", mais a-t-on jamais fini d'errer dans cette "abstraction de pierre" - l'expression est de Peake lui-même. Dans ce troisième et dernier tome, Titus a quitté Gormenghast,  s'est libéré du protocole, de son destin de soixante-dix-septième comte d'Enfer. Il erre, incapable de retrouver le chemin du château, plongeant toujours plus profondément dans les entrailles de la Terre, dans le ventre de l'humanité. Rien ne le retient ici, aucune rencontre, ni la gratitude envers qui lui sauve la vie, ni les bras d'une femme. Le vaste monde et son goût sauvage de nouveauté ne peuvent remplacer Gormenghast. " Je veux l'odeur de ma terre natale et le souffle du château dans mes poumons. Donnez-moi une preuve de moi-même. Donnez-moi la mort de Finelame. Les orties. Donnez-moi les corridors. Donnez-moi ma mère ! Donnez-moi la tombe de ma soeur. Donnez-moi le nid. Rendez-moi mes secrets... car cette terre est étrangère. Oh ! rendez-moi le royaume dans ma tête ! " 

 

À vrai dire, moi aussi, je le regrettais, ce château. J'aurais voulu avoir des nouvelles du Dr Salprune, de sa soeur, de Belaubois...

 

irma & alfred

 

Et pourtant, une fois encore, Mervyn Peake excelle à créer des mondes. À côté de Gormenghast et de ses traditions séculaires, il existe un univers peuplé de machines, d'usines inquiétantes, de voitures rapides, d'engins volants. Un univers qui ne sait rien de Gormenghast. Perdu et ignoré, Titus n'est pas loin de tomber dans la folie. Les personnages de ce dernier tome n'ont rien à envier aux habitants du château, Musengroin et Junon rivalisent avec la Comtesse d'Enfer, avec Craclosse et Cheeta devient un genre de double démoniaque de Fuchsia.

 

Ce texte, arraché par Peake à la maladie qui rongeait son corps et son esprit, est sans doute bancal et imparfait. Mais c'est cette imperfection-même qui en fait toute la beauté. Et puis, une fois qu'on a lu les deux premiers, il est impossible de faire l'impasse sur Titus errant. Tout simplement impossible.

 

Cette lecture au long cours m'a touchée, remuée, secouée, emballée, accrochée. En conclusion, je devrais à Gormenghast :

- quelques éclats de rire,

- une tendance au ricanement, parfois, 

- une ou deux moues dégoûtées,

- des images obsédantes,

- la découverte d'un grand auteur, d'un immense illustrateur, mort l'année de ma naissance, le jour de ma fête (un rien me trouble, ces temps-ci)

- des  passages lus et relus pour leur beauté - bon sang, la traduction de Patrick Remaux ! 

- l'usure momentanée de la patience de certaines personnes que je bassine avec ces livres qu'ils n'ont pas lus et auprès desquels je m'excuse - mais ils me remercieront plus tard...

- l'usure momentanée de la patience d'une personne que je bassine avec ces livres qu'il a lus et auprès de qui je m'excuse - mais là, c'est moi qui le remercie...

 

Mervyn-Peake-012

Mervyn Peake

 

"Here was an extraordinary man, his head a treasure-house of invention, poetry, characters, ideas, being destroyed from within while his genius was rejected by the literary and art world of the day."  Michael Moorcock, "An excellence of Peake"

Publié dans romans, Mervyn Peake

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gormenghast # 2

Publié le par Za

     irmanuscrit Moi, Irma Salprune, je vous écris d'un monde de pierres démentes qui nous retient prisonniers, j'ai dit : prisonniers. Je n'ai jamais vécu ailleurs qu'à l'ombre de ces tours hérissées de chats blancs, les tours de Gormenghast.

 

      Tel le caméléon, j'ai revêtu l'aspect des murs qui m'entourent, l'obscurité des couloirs, la lumière froide qui filtre des cours, la douce poussière recouvrant toute chose. Je suis, des pieds à la tête, toute de dentelle et de soie noires,  de perles.

 

         Ai-je jamais éprouvé la chaleur du soleil, le souffle du vent, la morsure  de la pluie, la brûlure de la neige... Non, rien n'avait jamais malmené la blancheur de ma gorge, m'entendez-vous ? Ni les éléments, ni les mains, ni les lèvres d'un homme. Personne, avant le Principal Belaubois, n'avait eu l'audace de défaire mon chignon gris, ce petit galet si serré, si parfait, lové sur ma nuque. L'a-t-il seulement défait, d'ailleurs? Je n'en sais plus rien. Avez-vous souri de notre rencontre? De ce moment si pur sous la lune froide où, le premier, il a su voir l'être exceptionnel que cachaient mon nez pointu et mes lunettes sombres. Je vous le demande encore une fois, avez-vous ricané devant le grotesque de cette scène ou avez-vous fini par vous émouvoir de tant de touchante maladresse, j'ai dit : touchante maladresse.

 

    Depuis quelques années, les morts et les disparitions dépeuplent le château. Les murs se fissurent, les vitres éclatent sous les assauts de l'hiver.  Finelame rôde, épie, trame d'implacables machinations dans les dédales de Gormenghast. Car il est dans cette demeure des couloirs inconnus, des chambres secrètes où l'on oublie des êtres jusqu'à ce qu'ils meurent de désespoir et de faim.  Craclosse, le banni hante ce labyrinthe pour déjouer les complots, au péril de sa vie.

 

    Les saisons qui passent n'ont aucune prise sur moi. J'ai survécu à un incendie, à la solitude, au déluge interminable qui a manqué de nous engloutir et à la folie. M'écoutez-vous à la fin ? Je ne suis pas plus folle que les autres ! Pas plus folle que Titus, le soixante-dix-septième comte d'Enfer, aimanté au dehors par une créature mi-oiseau mi-femme dont on dit qu'elle fut sa soeur de lait. Titus, qui croit pouvoir échapper à Gormenghast mais finit toujours par y revenir. Ceci dit, il y a bien longtemps que je ne l'ai croisé, serait-il possible qu'il soit parti pour de bon ?

 

     Ou alors oui, je suis folle. Aussi folle que Fuchsia, recluse entre des murs de poèmes, qui va  bientôt perdre son coeur et la flamme vive qui l'habite.

 

     Mon frère, le Docteur Salprune, est le seul à conserver un semblant de raison. Mais peut-on garder la raison lorsqu'on est condamné à se heurter sans fin aux murailles de Gormenghast, à en soigner les maux, sans faillir, sans détourner le regard du corps sans vie de ceux qu'on a aimés. Je vous le demande : peut-on conserver la raison ?

 

     Alors moi, Irma Salprune, je vous écris d'un monde de pierres noyées et cruelles qui nous retient tous prisonniers, j'ai dit : tous.

 

irma-manuscrit.jpg

Les dessins en marge du manuscrit sont ceux de Mervyn Peake

qui était aussi, surtout, autant, un immense dessinateur.

 

 

Publié dans romans, Mervyn Peake

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gormenghast #1

Publié le par Za

 

C'est l'histoire d'une rencontre entre deux univers renversants. Une rencontre hautement subjective, mais qui risque de m'obséder pendant un moment. Comme ce roman, assurément.

 

Il y a d'un côté les "noirs" d'Odilon Redon, un univers singulier, renversant.

Et puis Mervyn Peake et sa trilogie de Gormenghast.

 

Ces deux-là se sont télescopés dans mon esprit et ma lecture de Titus d'Enfer a pris naturellement les contours des dessins de Redon, à mi-chemin entre rêve et cauchemar. Les admirateurs de Mervyn Peake, génial illustrateur, me pardonneront de rapprocher ces deux images que j'ai découvertes presque en même temps. À gauche, une illustration de Peake pour Alice au pays des merveilles, à droite un fusain d'Odilon Redon, Derrière les barreaux. 

 

peake alice

derrière les barreaux fusain Redon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je  me permettrai donc d'illustrer ce billet des images de Redon  car ce sont elles qui m'ont accompagnée au long de cette lecture. Je découvre aujourd'hui les dessins de Peake et ils sont bouleversants. Ils s'inviteront naturellement pour le deuxième tome.

 

Titus d'Enfer (Titus Groan), est le premier volume de cette trilogie - dont j'ai imprudemment commandé le deuxième tome avant d'avoir lu la moitié de celui-ci. Imprudemment, oui, parce qu'arrivée aux deux tiers, je me disais qu'il faudrait que je fasse une pause avant d'entamer le suivant. Imprudemment, oui, parce que je me suis laissée envahir par ce texte proprement incroyable. Peake commence la rédaction de Titus Groan en 1940. Ce premier tome est publié en 1946, le deuxième, Gormenghast, le sera en 1950 et le dernier en 1959.

 

Gormenghast est un univers noir au possible, fascinant en diable, un monde gris et pourpre, minéral, frémissant d'arbres et d'oiseaux, un livre qui devient un prolongement de la main, tant il est impossible de le lâcher une fois qu'on y a plongé. 

 

Il serait difficile de raconter l'intrigue sans laisser à penser qu'elle est bien mince. Cinq cent quatre-vingt-douze pages (édition de poche à l'atroce couverture) à errer dans les couloirs inextricables du château des seigneurs de Gormenghast, à en épier les habitants monstrueux, magnifiques, flamboyants, glaçants, inquiétants, grotesques.

 

OdilonRedon_TheHaunting.jpg

 

Le mélancolique Comte d'Enfer, sa monumentale épouse environnée d'oiseaux innombrables, leur fille Fuschia si délicieusement folle, Lenflure le monstrueux cuisinier, Craclosse le serviteur fidèle, le Dr Salprune et son inénarrable soeur Irma, les soeurs jumelles du Comte dont la conversation n'est pas sans rappeler celle du Chapelier fou de Lewis Caroll, l'avide Finelame, Keda et ses deux amants, Brigantin, et les chats, les dizaines de chats blancs comme un tapis ronronnant. Des personnages inoubliables et éternels, dignes des grands romans, car Titus d'Enfer est un immense roman.  

 

Tout commence avec la naissance de l'héritier Titus.  

- Ma très chère dame, aimez-vous les bébés, demanda le docteur en faisant passer la vieille dame d'une rotule sur l'autre afin de pouvoir étendre la jambe. Êtes-vous friande de ces petites créatures ?

- Les bébés ? dit Nannie Glu d'une voix qui s'anima soudain. Je pourrais les manger, ces mignons. Je pourrais les dévorer.

- Très bien, dit le Dr Salprune, très, très bien, ma bonne dame. Mais ce ne sera pas nécessaire. Je dirais même que ce sera déplacé, ma chère madame Glu, totalement déplacé dans les circonstances présentes. Un enfant va vous être confié. Ne le mangez pas, Nannie Glu. vous devez l'élever, c'est vrai, mais ce n'est pas la peine de le dévorer d'abord. Vous avaleriez l'Enfer, ha, ha, ha !

 

Cet enfant déboule dans un monde dont chaque acte est réglé par une étiquette pointilleuse et impitoyable. Il arrive dans un château comme vous n'en verrez jamais, car Mervyn Peake nous donne autant à voir qu'à lire. Il faut suivre Finelame dans son errance sur les tois de la forteresse, une errance qui semble pouvoir durer des jours et des jours, où l'on finit par confondre l'intérieur et l'extérieur.

- Aujourd'hui, j'ai vu une grande cour de pierres grises au milieu des nuages. Un champ immense. Personne n'y va jamais. Sauf un héron. Aujourd'hui, j'ai vu un arbre qui sortait d'un mur, et des gens qui marchaient sur l'arbre, loin au-dessus du sol. J'ai vu le visage d'un poète dans une fenêtre noire. Mais l'immense cour de pierres perdue dans les nuages est ce que vous auriez préféré. C'est un endroit merveilleux pour se distraire... et pour rêver. [...] Aujourd'hui, j'ai vu un cheval nager au sommet  d'une tour. J'ai vu un million de tours. Et des nuages, la nuit dernière. J'avais froid. Mon corps était comme de la glace. Je n'avais rien à manger et je ne pouvais pas dormir.

 

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L'humour cède parfois la place à l'absurde, à la poésie, au suspens, à la peur.

Son irruption chez les Salprune fut absolument dramatique. Irma, qui ne connaissait de l'anatomie masculine que ce qui dépasse du col et des manchettes, poussa un cri strident et ne tomba dans les bras de son frère que pour se ruer hors de la pièce dans un tourbillon de soie noire. Elle monta précipitamment dans sa chambre en faisant gémir toutes les marches de l'escalier, et sa porte claqua si fort que, dans toutes les pièces du bas, les tableaux valsèrent sur les murs.

  

J'oubliais, le Comte d'Enfer ne trouve de consolation qu'[...]entre les hautes murailles de livres où d'autres mondes étaient enfermés vivants dans le réseau de millions de virgules, de points-virgules, de points, de traits d'union et d'autres symboles.

 

Les mots finissent par prendre vie, c'en est vertigineux...

La phrase "Tu crois qu'il faut la brûler, elle ?" s'installa paresseusement dans le cerveau du Dr Salprune, qui était presque vide. La ridicule petite expression qui sommeillait sur une case fut vite expulsée par l'intrus, et, depuis le t de la tête jusqu'au e de la queue, le long mille-patte s'étendit de tout son long sur la case, pour faire un petit somme. Chaque lettre fit un clin d'oeil avant de s'endormir, et la phrase entière croisa deux fois les doigts pour conjurer le mauvais sort, car son sommeil était compté : le propriétaire de la case (et de toute la maison d'os) pouvait à n'importe quel moment cueillir les phrases qui avaient eu l'imprudence de s'assoupir au beau milieu de son cerveau, voire dans les plus obscurs recoins de ses cellules grises. Il n'y avait pas de paix véritable.

Je n'avais jamais rien lu de tel.

 

Titus d'enfer est un de ces livres qui vous happent voire même pourraient vous rendre passablement fou. On l'aime ou on le déteste, pour les mêmes raisons, d'ailleurs. Mais si on l'aime, c'est d'amour.  Au bout de deux cents pages, j'étais terriblement mal à l'aise, tout en ayant hâte d'être au soir. Je lis le plus souvent la nuit, ce qui sied merveilleusement aux crépusculaires dédales de Gormenghast.  Il y avait bien longtemps qu'un roman ne m'avait habitée à ce point. Je commence donc ici et aujourd'hui mon travail de propagande !

 

 

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tranchecaille

Publié le par Za

1917

L'offensive du Chemin des Dames charrie la boucherie que l'on sait. Le soldat Jonas, surnommé Tranchecaille, est accusé du meurtre de son officier. Le capitaine Duparc est chargé de sa défense. Le conseil de guerre approche.

 

Les voix des protagonistes de cette affaire à l'issue trop certaine se répondent dans de courts chapitres de quelques pages à peine. Des voix sorties des tranchées, de l'arrière, émergeant de l'absurdité glaciale de cette guerre. Le portrait du soldat Jonas se construit par touches contradictoires. Qui est-il ? Un pauvre gars, égaré comme les autres, avec son uniforme trop grand, dans une horreur qui le dépasse... Ou est-il un véritable assassin...

"Tenez, sa façon de saluer. de la main gauche. Et de présenter les armes à l'envers. Elle lui a valu je ne sais combien de motifs. Croyez-vous que ça y a changé quelque chose ? Il n'était pas plutôt sorti du gnouf que le premier gradé croisé, pan ! la main gauche. Pourquoi pas la crosse en l'air ? Mais voilà, Jonas est gaucher. Un vrai gaucher, dyslexique. De ceux qu'il ne faut pas contrarier à ce qu'en disent les bonnes âmes. Il finissait par convaincre que s'il ne se corrigeait pas, ce n'était nullement par mauvais esprit, mais parce qu'il en était incapable."


Le récit avance au gré des offensives, des morts par centaines. Qui échappera à la tuerie ?  Mais même en survivant, y échappe-t-on vraiment ? "Vous avez connu l'horreur, les copains hachés par la mitraille. Les corps qui se décomposent, pendus aux barbelés, les mourants qui appellent leur mère, des jours durant, entre les lignes, jusqu'à ce qu'un tir les achève. Parce qu'il faut bien que quelqu'un le fasse, mon Dieu. Et ce quelqu'un, c'est vous."


Mais la vraie question qui hante les officiers, au front et à l'arrière, c'est le moral des troupes, les tentations de rébellion, de désertion. Tout est bon pour étouffer dans l'oeuf les tentatives de fraternisation avec l'ennemi.On se parle d'une tranchée à l'autre, on ne s'envoie pas que des grenades, pas que de la mort, on s'envoie du tabac, du chocolat, du schnaps, avant de recommencer à s'étriper.

"Cette guerre s'éternise, les hommes renâclent. L'insubordination... les mutineries... les fraternisations, même. La dernière en date a eu lieu dans le secteur. je ne vous apprends rien, je pense. Nos soldats ont échangé de la nourriture avec l'ennemi. Ils ont fini par la manger ensemble... Il faut casser ça tout net. Pas un régiment n'est à l'abri. On commence par s'échanger du chocolat, on finit par zigouiller ses supérieurs."

 

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La force de ce livre est dans ces voix mêlées, accablées, dans la faconde des discours, dans leur froideur calculée, dans l'écriture magnifique de Patrick Pécherot.

"Les sillons sont abreuvés de sang impur à flanquer la courante. La grosse colique pierreuse. Avec l'argile jaune et les mottes bien noires qui vous giclent à la gueule. Sur les casques, la caillasse tambourine. Ça lansquine dru, des silex et des sédiments. Le minéral est chamboulé dans les profondeurs. Il en est soufflé. Il crache des fossiles et des ossements. C'est la nuit des temps qui tombe."


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tous les enfants grandissent, sauf un...

Publié le par Za

Il y a des jours comme ça où on est brusquement rattrapé par le syndrome du "mais-comment-pourquoi-je-n'ai-pas-encore-lu-ça". Retrouvé en furetant sur une étagère de vacances parmi d'autres livres à la tranche bleue, daté de Noël 1955, et dégageant une odeur de vieux papier confortable, d'encre douce...

 

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Peter Pan, pour moi, représentait un genre de grand écart passablement inconfortable entre le dessin animé des studios Disney et la BD de Loisel, si proche de Dickens, incontournable de noirceur magnifique, avec son irrésistible Clochette. "Ce n'était pas vraiment une lumière mais une source d'éclats lumineux successifs qui, s'interrompant durant une fraction de seconde, permit de voir qu'il s'agissait d'une fée, pas plus grande que la main et encore dans l'enfance. Elle s'appelait Tinn-Tamm et était vêtue d'une robe de feuilles ravissante, au large décolleté carré qui mettait en valeur sa silhouette légèrement encline à l'embonpoint." "Cette fée-là, c'est un p'tit morceau de gâteau, nappé de susceptibilité." (Régis Loisel, tome 2, Opikanoba) Le roman de James Matthew Barrie, publié en 1911,  se situe quelque part entre les deux. 


 

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" Tous les enfants grandissent sauf un. ..."

... et celui-là est inquiétant, capricieux, léger, inconstant, sans coeur, un enfant dans toute sa splendeur. Peter Pan ne s'alourdit pas de souvenirs ni de tendresse, pas plus qu'il ne s'embarrasse d'une mère. Les mères empêchent de voler, vous retiennent dans leurs bras trop aimants et, à coup sûr, vous empêcheraient d'affronter des pirates ! Chez les Darling, il y a une mère de la pire espèce, du genre à être inquiète lorsque ses enfants disparaissent brutalement , laissant derrière eux la fenêtre de premier étage ouverte. Encore que... "Cette âme romanesque ressemblait à ces petites boites gigognes qui nous viennent de l'Orient mystérieux - vous avez beau les ouvrir l'une après l'autre, il y en a encore une plus petite à l'intérieur. Et sur sa bouche doucement moqueuse flottait un baiser que Wendy ne pouvait jamais cueillir bien qu'il fût là, palpitant à la commissure droite des lèvres."

Fort heureusement, une mère, ça s'oublie vite. "Mais je crains bien que Wendy ne se souciât guère de son père et de sa mère; elle était persuadée qu'ils garderaient toujours la fenêtre ouverte pour son retour, ce qui lui laissait l'esprit tout à fait libre. Ce qui, en revanche, la perturbait parfois, c'était que John n'avait qu'un vague souvenir de ses parents tandis que Michael était tout disposé à la prendre pour sa vrai mère." Je crois que c'est cette dernière partie de phrase qui a commencé à me traumatiser... Et je n'étais pas au bout de mes peines!

"- Où as-tu mal, Peter ?

- Ce n'est pas de ce genre de souffrance, répondit Peter d'un air sombre.

- Alors, quel genre, dis-moi ?

- Wendy, tu te trompes à propos des mères.

Ils se rassemblèrent tous autour de lui, apeurés, tant son agitation était alarmante; alors, avec une belle candeur, il leur révéla ce qu'il avait jusque là caché.

- Il y a longtemps, dit-il, j'ai cru comme vous que ma mère garderait toujours la fenêtre ouverte. Je suis donc resté absent durant des lunes et des lunes et puis je suis revenu mais  la fenêtre était condamnée car ma mère m'avait oublié et un autre petit garçon dormait à ma place dans mon lit.

Il n'était pas certain que Peter dît la vérité, mais il croyait la dire et les autres prirent peur.

- Tu es sûr que les mères sont comme ça ?

- Oui.

Donc à propos des mères, il ne se trompait pas. Les monstres ! "

 

Des pères, il n'en est pas trop question, si ce n'est pour en relever les excentricités. Pauvre monsieur Darling, déjà mis à mal par l'existence même de ses enfants, puis par leur absence.

"- George, dit-elle timidement, tu es toujours aussi rongé par le remord, n'est-ce pas ?

- Toujours, ma très chère. Vois mon châtiment... Vivre dans une niche.

- Mais c'est bien une punition, n'est-ce pas, George ? Tu es bien sûr que tu n'y prends aucun plaisir ?

- Mon amour ! "

 

Je me suis laissée emporter par la noirceur de l'histoire, par le désespoir qui s'en dégage. La mort rôde sans cesse parmi ces pages faussement joyeuses,  parmi ces paysages éternellement crépusculaires. "Tout étant prévu avec une ingéniosité diabolique, la plupart des Peaux-Rouges s'enveloppèrent dans leurs couvertures et, avec le flegme qui, pour eux, représente la quintessence de la virilité, ils s'accroupirent au-dessus de la maison des enfants, attendant l'heure blafarde où ils sèmeraient la mort livide."

Le Capitaine Crochet, à mille lieux du bouffon de farce, est un personnage d'une grande élégance, un dandy fragile et cruel. Mais Peter Pan, c'est aussi la grande aventure, les pirates, les Indiens, les sirènes, les cachettes dans les arbres, un crocodile obstiné. Neverland est une île de Cocagne où tout est possible. Une île où, lorsqu'on est un enfant perdu, on n'a d'autre choix si l'on grandit que de devenir pirate. Ou de mourir.

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ill. Jan Ormerod

 

Je crois que je n'ai jamais autant truffé un livre de ces petits marque-pages en couleur qui me servent à retrouver les passages importants. Cette histoire ne peut laisser indifférent. Je me demande parfois si aujourd'hui, dans notre époque politiquement correcte, on pourrait encore écrire, publier Peter Pan...

 

Mais la découverte de ce texte m'a laissé un sentiment de malaise.  Vous l'avez compris, le sort qui y est fait aux mères... Mais peut-être aussi est-ce parce que, finalement, et malgré tous mes efforts, j'ai fini par devenir un peu adulte...

 

extraits tirés de la traduction d'Henri Robillot,

Folio junior, 1988

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