Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

91 articles avec romans

sec et teigneux, j'élève ma poupée

Publié le par Za

"Je suis très méfiant envers les mamans qui lisent. La raison principale étant qu'elles font rarement les bons choix de lecture préférant toujours une histoire douce et tendre à une histoire teigneuse et sèche. Les mamans lisent comme elles vous habillent le matin, elles ne peuvent s'empêcher de finir chaque phrase à la manière dont on remonte une fermeture Éclair. Elles lisent mais en fait elles ne cherchent qu'à vous couvrir, vous réchauffer, et voilà le bonnet, et voilà l'écharpe et les gants. Que ce soit clair entre nous: les livres ne protègent pas du froid de la vie. Ils nous promènent tout nus dans des territoires hostiles, brûlants, glacials, remplis de loups, de mauvaises blagues, de pièges mesquins. Et soudain, au fond d'une caverne ténébreuse, ils nous offrent un trésor, une beauté inattendue, un poison délicieux qui nous ravit."

 

 

eleve-ma-poupee006.jpg

 

 

Sec et teigneux, disions-nous ?

Je remarque juste, en passant,  que dans une tribune du Monde datée du 7 avril 2010, Christophe Honoré reprend la même thématique, en remplaçant "les mamans" par "les parents". Je dis ça, je dis rien...

 

J'ai d'abord pas mal rit en lisant ce guide pratique. Déjà, les vrais guides pour élever ses enfants me font rire. Surtout quand ils sont signés Edwige A. , sauf quand ils sont signés Marcel Rufo, auquel cas, je m'incline bien bas et je me tais (pour une fois).

 

Christophe Honoré commence par traiter du mauvais goût des enfants dans son chapitre consacré au choix du prénom de sa poupée. Le mauvais goût des enfants... Ce passage est un pur bonheur pour les adultes. Car, où un micro-lecteur averti n'y verra que du second degré un peu provocateur, je sais bien, moi, que tout cela n'est que pure vérité. Ah, les  chambres d'enfant... "L'horreur de ce lieu où s'entassent des poneys aux cheveux mauves, des livres aux titres débiles, des collants troués multicolores entortillés dans des pyjamas avec des imprimés de super héros dans le dos en fait une occasion de désolation et de très grande fatigue."  Observation rigoureuse d'une triste réalité. Avez-vous déjà regardé des Pet Shop© de près ?

"Maman, c'est bôôô !"

"Non, Petitou, ce n'est pas beau. C'est même carrément moche."

Il y a aussi les chapitres hilarants sur les maladies des poupées, leur nourriture, leurs vêtements...

 

Au départ, toute contente, je me disais, chouette ! Voilà qui va faire le bonheur de mes matins, démarrer la journée par un petit chapitre de ce livre, un moment d'humour à partager entre les murs (comme dirait l'autre) de ma classe. Et puis finalement non. Ils sont trop jeunes, ou en tout cas pas encore assez avertis. Ce texte est destiné à un jeune public dont l'esprit critique et le mauvais esprit (que j'adore) auraient été développés à outrance depuis le berceau.  C'est à dire 1% de ma classe, et encore pas tous les ans... Ce n'est pas un reproche.

 

La manière dont Honoré aborde l'autorité me ravit. "Afin que ce livre ne soit pas totalement inutile, ni désagréable à écrire comme à lire, je te propose de décider à partir de maintenant que j'ai toujours raison." A-t-on, à neuf ans, le recul nécessaire envers l'éducation qu'on reçoit ? " Parce que, si tes parents s'y connaissaient en éducation, tu serais la première à la savoir. Or, il ne me semble pas que tu sois un modèle de fille bien élevée. Tu aimes mentir, tu n'as rien contre le vol, tu triches à l'école, tu adores faire accuser les autres et tu ne te laves certainement pas les dents tous les jours. Tu es la preuve flagrante de l'échec de tes parents en matière d'éducation."        

 

Christophe Honoré n'est pas simplement un auteur jeunesse, c'est aussi quelqu'un qui a un vrai discours sur la littérature de jeunesse. Et ce texte est l'exemple même de la littérature qu'il défend, une véritable littérature et pas une sous-littérature qui ne servirait qu'à préparer le futur lecteur, lui permettre d'attendre l'adolescence pour passer enfin aux choses sérieuses, j'ai nommé la vraie littérature. Même si, pour le coup, il est en avance sur son lectorat potentiel... Le rôle de l'écrivain est aussi là, montrer le chemin.

 

Il faut lire sa tribune dans le Monde:  "Une masse de livres idiots fait barrage entre l'enfant et la vraie littérature." Je me permets de remarquer que la situation des adultes n'est guère plus réjouissante, si ce n'est l'existence d'une vraie critique. Dans une interview accordée récemment à un journal syndical, "Fenêtres sur Cour", Christophe Honoré dit ceci: "On n'apprend pas à lire juste pour lire des livres, mais pour rencontrer un écrivain et son univers particulier..." Plus loin, parlant de son livre: "Je rêve d'avoir des lecteurs qui soient par moments très en colère contre moi... et qui par moment soient très amusés."

Pari réussi.

 

Partager cet article

Repost 0

oh, boy !

Publié le par Za

oh, boy !

Peut-on s'appeler Venise Morlevent ?
Peut-on être orphelin, membre d'une fratrie indissociable, gravement malade, terriblement triste, surdoué, insolent, drôle, perdu, débordant d'amour, inconsolable et se relever de tout, guérir de tout ?
Oui.
Dans un roman de Marie-Aude Murail tout cela est possible.

"Oh, boy !" est un grand cru classé de 2000 - comment m'avait-il échappé, d'ailleurs ? Des personnages qui auraient pu être caricaturaux, des situations qui auraient pu être too much chez n'importe quel autre auteur.
Mais... Marie-Aude Murail.
Je sais, à ce niveau d'admiration, je ne réfléchis plus, comme on dit chez moi, je bade. Je scrute l'art du dialogue, j'épie le sens de la formule. Il y a de la légèreté dans le drame, une sorte d'empathie douce et bienveillante, sans complaisance, sans se vautrer dans le drame, qui pourtant est bien là.
Ce roman s'ouvre sur une magnifique citation de Romain Gary, du genre qui peut accompagner une vie entière: "L'humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l'homme sur ce qui lui arrive."

- Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit-il, le ton neutre.
- Que ta mère s'est tuée en buvant du Canard Vécé.
La douleur déchira le maigre corps de Siméon. Il comprenait enfin ces regards qu'on lui jetait, entre horreur et pitié, ces murmures qui s'éteignaient quand il entrait dans une pièce. Il prit le temps de sourire avant de répondre:
- N'importe quoi ! C'était du Décap four.
Le foyer de la Folie-Méricourt était un concentré de misère juvéniles. Mais ça, ça en imposait. Les deux garçons, bizarrement impressionnés, se collèrent au mur pour laisser passer Siméon. Quand celui-ci entra dans la salle du petit déjeuner, il vit tout de suite que les petites soeurs déjà attablées avaient pleuré.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il en s'asseyant devant son bol.
- C'est Dent-de-lapin, répondit Morgane. Il dit que Maman est morte parce qu'elle a... qu'elle a... bubu... bubu...
Elle se mit à sangloter, momentanément incapable de terminer la fin de sa phrase. Siméon se retourna vers sa petite soeur qui chuchota comme un secret honteux:
- Parce qu'elle a bu du Canard Vécé.
Siméon prit de nouveau le temps de sourire. C'était le truc qu'il avait pour préparer ses réponses lorsqu'il était un peu pris de court.
- N'importe quoi, dit-il avec autorité. On n'a jamais eu de canard Vécé à la maison.
- Ah bon, soupira Venise, pleinement réconfortée.

Oh, boy !
Marie-Aude Murail
L'école des loisirs, 2000

Partager cet article

Repost 0

ma rentrée littéraire

Publié le par Za

En ces temps de rentrée littéraire, ousk'il faut avoir lu ceci, avoir un avis sur cela, dans la jungle inextricable des centaines de livres indispensables qui sortent en septembre, juste au moment où on a le moins le temps de lire - d'ailleurs, c'est comme le cinéma: pourquoi l'été est-il un désert total de nouveaux et bons films, alors que c'est là que j'ai plein de baby-sitters volontaires sous la main... Bref, trop d'abondance nuit à l'envie. En fait, dans ces circonstances, je crois que je vais me planquer derrière un ou deux classiques, ou encore, derrière quelques livres confidentiels et introuvables, que moi seule aurait l'idée de lire...

 

Alors, allons-y dans l'inhabituel, lâchons-nous dans le pas commun, tentons le sommet du slow book... Et mettez ça, si ça vous fait plaisir, au crédit d'un séjour prolongé à mille mètres d'altitude, alors qu'habituellement je réside en des contrées dont le point culminant, le fier et définitif Mont Pagnotte, affiche crânement ses deux cent vingt mètres ! Je digresse, je digresse, surtout parce que je ne sais pas trop comment vous faire partager ma lecture du jour dont, en plus, le titre, un brin daté, risque d'en faire fuir certains, voire même de faire hurler de rire ceux qui n'auraient pas encore pris leurs jambes à leurs cou. Enfin, leurs yeux.

 

Allez, j'y vais.

 

Je viens de lire Rabiounel, berger d'Auvergne de Suzanne Robaglia, couronné par l'Académie française en 1935. Je vous épargne la couverture, très vilaine. Résumons: la couverture est moche, le titre pas engageant... Mais je l'ai ouvert,. Et une fois ouvert, je ne l'ai plus refermé. Je l'ai évidemment abordé sans aucune arrière pensée régionaliste qui ne ferait qu'appauvrir le texte.

 

 

AUTRE-1491.JPG

 

 

 

Ce recueil de courtes nouvelles, de récits de vie, s'inscrit dans un petit coin de monde, grand comme quelques champs, plat relatif au milieu des montagnes, battu par les vents glaciaux de l'hiver, coincé entre moutons et cailloux, égrainant les travaux et les saisons. Les hommes sont des revenants au sens propre du terme: revenus de la Grande Guerre ou revenus de Paris où ils ont trouvé du travail et laissé leur santé. Ils ont choisi de revenir vivre ici. Aux femmes les tâches agricoles et domestiques, les repas préparés qu'on ne prendra pas en commun... Suzanne Robaglia décrit ce quotidien intemporel de la Planèze dans la première moitié du XXème siècle, au plus près des gens, partageant son émerveillement pour un pays finalement plus vaste et moins simple qu'il n'y paraît.

 

"D'ailleurs, sur la Planèze, une incandescente blancheur brûle l'oeil attardé à la contempler; une poussière d'or tombe sur la neige, mêlée d'étoiles bleues, froides comme l'acier."

"Au-dessus des blocs basaltiques, les rochers se détachent en noir sur un ciel doré et rose, les petits arbres de pin ont des façons de genévriers et les genévriers des façons de fantômes noirs."

"À cette plénitude de la saison, il n'est plus donné de rien espérer, tout est définitif, chacun doit se contenter de récolter et déjà, dans la prévision des mauvais jours, de le faire vite."

 

Suzanne Robaglia est également l'auteur d'un ovni culinaire, Margaridou (préfacé à l'époque par Henri Pourrat),  journal d'une cuisinière scrupuleuse - hélas une fois encore laidement édité. 

"C'était des recettes parlées, avec des images de vie qu'il faut connaître pour les comprendre, c'était presque des contes de fées".

J'aime beaucoup cette idée d'une cuisine féerique - voir Christine Ferber et sa Cuisine des Fées.

 

On peut lire des extraits numérisés de Margaridou et de Rabiounel pour se faire une idée.

À quand une vrai belle réédition ?

 

 

Publié dans romans

Partager cet article

Repost 0

la controverse de Bethléem

Publié le par Za

bethleem.jpg

 

Toujours chez Actes Sud, La controverse de Bethléem.

Pourquoi ce livre a-t-il attiré mon oeil au milieu de tous les autres ? Le tableau du Greco y est certainement pour quelque chose. Le titre, rappelant la passionnante controverse de Valladolid... Il s'agit ici de la traduction du grec vers le latin des Évangiles par Jérôme au IVème  siècle. Les points qui l'opposent à Rufin d'Aquilée sont loin d'être anecdotiques: le péché, l'expiation, le sacrifice, le personnage du Diable... Tant de dogmes qui ont réglé la vie des chrétiens pendant les siècles et dont on découvre qu'ils étaient un peu flous à cette époque.  Cette controverse n'est pas anecdotique car la traduction de Jérôme est toujours la traduction en vigueur dans l'Église contemporaine. Ce roman-correspondance, qui court de 380 à 410, entre disputes et réconciliations, se lit d'une traite et nous fait vivre en direct l'invasion de l'actuelle Italie par les Wisigoths.

Moment savoureux, dont je ne sais que penser, sourire ou m'effrayer, l'évocation des ermites du désert, dont la vie de mortification repose là encore sur la traduction, l'interprétation d'un simple mot. Reclus dans des trous creusés dans le sol, enfermés volontaires dans des cages suspendues, broutant l'herbe à même le sol, les "stationnaires" dont certains, par le truchement d'une corde restent debout plusieurs années, les "stylitiques" vivant sur une colonne... Ces pratiques incroyables de mise à mal du corps pour la gloire de Dieu,  prêtent aujourd'hui à sourire et me rappelle l'indépassable, l'impayable Thérèse d'Avila vue par Claire Bretécher, à relire absolument. Mais j'ai un peu mauvais esprit, je sais...

 

 

th-d-avila017.jpg

 

 

bretecher_.jpg

Partager cet article

Repost 0

les beaux jours # 4

Publié le par Za

Lire, lire, lire, toujours... Quatre livres lus d'affilée quasiment sans respirer entre.

Août.

Sous le soleil du Cantal, mais pile dessous, dans les coins où il n'y a pas d'ombre et, du coup, supprimer sauvagement la sieste parce que c'est à cette heure-là que la lumière est la meilleure, à moins qu'il ne faille profiter des derniers rayons, assise dans l'herbe, un chat soudainement câlin pour reposer son dos...

 

Le cabas était plein, souvenez-vous... Mais j'avais tout lu en arrivant ici, ou presque...

Pour ce qui est des Vargas, Salut et Liberté est un recueil de nouvelles que j'avais déjà lues séparément. Bon. Les deux autres, des essais, me sont tombés des mains: trop bavard à mon goût.

 

J'ai repoussé ma lecture de Moby Dick à l'achat d'une nouvelle traduction. Snob, moi ? Que nenni ! Mais l'édition Folio est en fait une très ancienne traduction, sans doute passionnante mais finalement datée, arrêtez-moi si je blasphème (Jean Giono y a participé). De plus, et là, je fais ma chochotte, le rapport format/police est insupportable à mes petits yeux de quarantenaire pré-lunetteuse. Je les sens se pointer tranquillement au détour de l'automne, ces lunettes, sans anxiété - ça me donnera peut-être enfin  l'air sérieux (sait-on jamais...). J'ai donc commandé une autre édition/traduction. D'aucun pensant que ce texte est inépuisable, me voilà dans de beaux draps...

 

Tout étant lu, il a fallu donc procéder à un léger réapprovisionnement. Ah, l'affreux prétexte à deux sous pour aller discuter, découvrir, papoter, rencontrer, bavarder en des lieux très amis !

 

Alors en route pour un nouveau Monénembo, en passe de devenir un de mes auteurs de chevet...

 

 

crapauds.jpg

 

 

Je ne me lasse pas du style impitoyable de Tierno Monénembo qui s'attaque ici au portrait d'un homme pris au piège de la tradition et de la modernité, impuissant à décider de son parcours, perdu aux confins de l'administration et de la corruption. Monénembo navigue entre vitriol et compassion (merveilleux personnage du fou).

 

"Des vallées escarpées, prêtant généreusement leurs flancs à de folles chutes d'eau. Des monticules dodus, des plaines à perte de vue, inondées par des fleuves nourris... Des boeufs roux, mauves, gris ou tachetés, paissant dans les plaines, dans les vallons, en troupeaux serrés, comme semés par une main large. Du riz, du fonia, de la belle herbe verte; une panoplie de tiges et de feuilles, d'épis et de lianes, l'atmosphère gorgée d'une saisissante odeur de terre et de bouse de vache."

 

 

Partager cet article

Repost 0

les beaux jours #2

Publié le par Za

Lectures de juillet, toujours.

Dickens et Murail.

Murail et Dickens. Encore, tant ces deux-là, par sa faute à elle, sont pour moi un peu indissociables.

 

marie aude dickens

 

 

Une biographie enlevée et admirative écrite par Marie-Aude Murail pour celui qu'elle surnomme son "père céleste". De l'enfance chahutée de Dickens à la gloire immense, des tournées harassantes de lectures publiques au petit ouvrier de douze ans, emballant des boites de cirage, le portrait est passionnant.

 

 

malo.jpg

 

 

"Pour ma part, j'avais lâché le mouchoir en route. Il y a des souvenirs dont il vaut mieux ne pas s'encombrer, comme disait le monsieur qui avait scié sa femme en morceaux."

 

Lire Malo de Lange, c'est s'embarquer dans un roman d'aventures classique: voleurs, enfants perdus, saintes femmes, prêtres retors, douces demoiselles, auberges borgnes. Un héros de seize ans, marqué à l'épaule de l'infamante fleur de lys. Inoubliable Craquelin, fragile petit acrobate, personnage infiniment touchant.

Marie-Aude Murail excelle encore et toujours dans les dialogues, cette fois émaillés d'argot des voleurs. Référence absolue en la matière: Eugène-François Vidocq, dont l'ombre tutélaire plane sur cette histoire.

 

Partager cet article

Repost 0

les beaux jours #1

Publié le par Za

Premier épisode d'une petite revue de choses lues, avant de se remettre à jongler avec les heures, avant de sombrer un peu dans la nostalgie des beaux jours.

 

Lire, lire, lire...

Juillet.

À l'abri du soleil nord-vauclusien, engluée dans le chatouillis assourdissant des cigales, blottie dans la tiédeur du soir quand les pierres rendent généreusement, sans qu'on leur ait rien demandé d'ailleurs, la chaleur emmagasinée dans la journée. Entre deux plongées vertigineuses dans le programme du Off d'Avignon.

 

Il y a eu Peuls (Tierno Monenembo).

Puis l'Histoire de lecture (Alberto Manguel).

 

Mais aussi...

 

blancarde

 

Dans le sillage d'Emile Zola, Contrucci, en bon feuilletoniste, nous embarque pour ces Nouveaux Mystères de Marseille, situés dans les années 1900. Une énigme par quartier, des villages dont on a peine à croire aujourd'hui qu'il étaient à l'époque des havres de paix campagnarde. Un duo familial mène l'enquête: Eugène Barateau, chef adjoint de la Sûreté et son séduisant neveu, Raoul Signoret, journaliste au Petit Provençal. Contrucci connaît son Marcel Pagnol sur le bout des doigts. Le sermon du curé lors de l'enterrement de Gaston Cadenel dans Le guet-apens de Piscatoris rappelle délicieusement celui de Manon des Sources. Tout comme les éternelles railleries des anti-calotins. La langue de Contrucci est savoureuse, émaillée d'expressions marseillaises. Ces Nouveaux mystères se lisent avec un sourire au coin des lèvres.

 

piscatoris

 

"On percevait les souffles rauques de deux chiens: un grand flandrin à l'air mélancolique - né des amours passagères d'un bruno du Jura et d'une chienne basset d'origine improbable - accompagné d'une boule de poils hirsutes de couleur non répertoriée, semblait-il issue de la copulation contre-nature d'une mère griffon fauve de Bretagne avec un écouvillon à bouteilles."   (Le guet-apens de Piscatoris)

 

"Des fauteuils en rotin étaient disposés sous un figuier. Il dispensait une ombre fraîche, mais représentait un danger permanent à cause des fruits mous et sucrés qu'il laissait choir à intervalles imprévisibles. De préférence sur les vêtements clairs. Mme Bonnafoux cousait à l'ombre, en évitant les projectiles grâce à un petit parasol individuel, constellé de figues éclatées.

[...]

Le figuier choisit le moment où le chef d'escadron [M. Bonnafoux] allait quitter son fauteuil pour laisser choir un fruit d'un calibre particulièrement remarquable. Il s'écrasa sur la pantalon du vieux militaire et le décora sur la cuisse droite d'une éclaboussure sanglante.

- Nom de Dieu de putain de la Bonne Manière* ! s'écria Bonnafoux.

Ivre de fureur, il avait spontanément retrouvé un vocabulaire de corps de garde.

- Demain sans faute, je fais venir l'émondeur pour faire abattre ce foutu figuier de bordel de merde qui m'a déjà baisé trois tenues !

- Charles... dit douloureusement Mme Bonnafoux, c'est là un langage de soudard, indigne d'un officier supérieur honoraire de l'armée française. Et tu te laisses aller devant un invité, en plus !

* façon marseillaise de blasphémer le nom de la Bonne Mère sans en avoir l'air. "  (L'énigme de la Blancarde)

 

On est Marseillais ou on ne l'est pas, et dans le premier cas, on développe une méfiance  toute particulière pour les contrées situés au-delà du 45ème parallèle - ce qui est, nous le savons tous ( ? ), grandement exagéré...

"En dépit de son austérité, Riom est une cité remarquable pour l'Auvergnat patient et courageux qui y a vu le jour. Pour un Méridional elle a deux défaut rédhibitoires: il y pleut souvent et les laves ayant servi à l'édifier lui confèrent une tonalité sombre qui est celle du deuil pour qui arrive encore ébloui par la lumière du Midi."  (L'énigme de la Blancarde)

 

Après avoir goulûment avalé ces deux romans, il m'est naturellement venu l'envie de revoir ces trois films-là dont je suis une adepte forcenée au point de m'y replonger une ou deux fois l'an avec délice. Au point d'en déclamer les meilleures pages avec certains de mes amis très chers, pour peu qu'un mot déclenche chez nous cette connivence...

Pour les amateurs, régalez-vous... (extraits sous-titrés en anglais...)

 

 
 
 
 
 
 

 

 

Petite info: cet article est le centième de ce p'tit blog ! Ça se fête ! Truffade pour tous ! hum... Il y avait atelier truffade-maison aujourd'hui: on n'en ressort pas totalement indemne...

 

Partager cet article

Repost 0

Peuls, Tierno Monénembo

Publié le par Za

La grande histoire des Peuls commence par un choix impossible pour un père: choisir entre ses deux fils aînés, jumeaux. Un récit qui roule sans s'arrêter une seconde du XVème siècle  jusqu'à aujourd'hui, sans repos, une route ininterrompue de paroles, d'hommes et de femmes, de railleries, de mort, d'errance, de jalousies...

 

peuls

 

"La nuit est vaste, obscure, profonde. Ses mystères peuvent contenir la douleur et l'indicible. Le jour est trop clair, trop évident, trop fragile. Il est interdit de conter, le jour; de forniquer, le jour; d'offrir des libations, le jour; d'évoquer les morts, les sujets qui fâchent ou quoi que ce soit de pénible et de contrariant, le jour."

 

 

Partager cet article

Repost 0

Thierry Jonquet, 1954 - 2009

Publié le par Za

C'était il y a longtemps, à Gardanne, Bouches du Rhône. Un festival, Polar sur la ville ou quelque chose comme ça. Et là, sur un podium, assis côte à côte, Patrick Raynal, Jean-Claude Izzo, Didier Daeninckx et Thierry Jonquet. Je suis assise par terre, au premier rang, abasourdie par cette brochette de pointures, ma bibliothèque noire devant moi, en chair et en os. Trop beau.

 

C'était dimanche dernier, une balade sur le site de la canadienne librairie Monet, une édition de poche regroupant plusieurs romans de Jonquet et le commentaire qui va avec: Thierry Jonquet nous ayant quitté l’année dernière, il ne nous reste plus qu’à relire ses romans devenus des classiques. Folio ressort dans un recueil quatre de ses romans noirs : Mygale, L’orpailleur, Moloch et La Bête et la belle. Pour découvrir ou redécouvrir un des grands du polar français !

 

Et voilà.

Moi et ma manie de n'être au courant de rien.

Tout ça n'est pas sérieux.

Relire d'urgence.

 

Engagé, c'est comme ça qu'on dit, un auteur engagé. Éveillé, aux aguets, sur le chemin du ronde à scruter le monde et ses locataires. Témoin impitoyable des soubresauts de notre société, de ses absurdités et des ses chienneries. Sentinelle jusqu'au bout avec Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, titre magnifique emprunté à Victor Hugo (À ceux qu'on foule aux pieds), il n'y a pas de hasard à l'admiration.

 

Alors, je me plante devant une étagère pas très rangée, et ils sont là, nombreux, un peu partout.

 

 

jonquet bis033

 

J'ai dû commencer par La vie de ma mère, sur les conseils de V. (s'en souvient-il?), à une époque où je découvrais les murs riants d'une SEGPA, décor de ce roman. La mienne était marseillaise. Puis il y a eu Moloch et son premier chapitre en forme d'uppercut. Et vite, les Orpailleurs, que je place tout en haut de l'oeuvre de Jonquet. Ces deux livres abritent les impayables et désormais éternels Rovère, Pluvinage, Dimeglio...

 

Le relire alors, toujours et encore et se mentir un peu en gardant ce rendez-vous régulier du temps où on sortait de la librairie avec le nouveau Jonquet sous le bras...

 

 

Publié dans romans

Partager cet article

Repost 0

prodigieuses créatures

Publié le par Za

Tout d'abord, il y a le plaisir de tenir entre les mains un volume des éditions quai Voltaire: le bleu caractéristique de la couverture, son grain si agréable au bout des doigts. Et le logo, en ombres chinoise, François Marie Arouet, dit Voltaire, confortablement installé, un livre sur les genoux, les jambes croisées, la mule en équilibre sur le bout du pied...

 

 

voltaire2030.jpg

 

 

Le voilà donc, le nouveau Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures. Mary Anning et Elizabeth Philpot ont bel et bien existé. Elles ont vécu au sud de l'Angleterre, au bord de la mer, cherchant, scrutant, grattant, à la recherche de fossiles, apportant leur contribution à la naissance de la paléontologie. Les trouvailles de Mary Anning vont bousculer les dogmes, comme celui qui voulait la création divine parfaite et finie et n'acceptait pas l'idée de l'extinction des espèces. Mary Anning, c'était elle:

 

mary.jpg

 

À lire Tracy Chevalier, on comprend comment sa passion pour les fossiles, sa condition sociale l'ont condamnée au célibat, tout comme son amie Elizabeth Philpot, trop bizarre pour prétendre au mariage... Des femmes faisant une incursion, une intrusion plutôt, dans un monde d'hommes et de certitudes.

 

L'ombre de Jane Austen plane sur ce roman (elle est citée plusieurs fois). Comme dans le Récital des anges - autre roman de Tracy Chevalier, les femmes n'ont d'autre choix que l'ennui d'une vie déjà écrite ou l'étrangeté et la solitude, mais surtout pas la reconnaissance: les découvertes de Mary Anning ne lui seront pratiquement jamais attribuées.

 

C'est un roman fluide et limpide, sans doute pas mon préféré... De Tracy Chevalier, j'aime surtout la Jeune fille à la perle, peut-être parce que je l'avais en partie lu à Bruges, dans des décors qui sonnaient un peu comme Delft, et surtout l'Innocence, dont vous trouverez un bel écho du côté de chez Christine.

 

Partager cet article

Repost 0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>