Demain j'aurai vingt ans, Alain Mabanckou

Publié le par Za

 Troisième et dernier épisode de mes élucubrations littéraires et cantalisées ! Qui a dit "c'est pas trop tôt" ? Je termine avec un vrai coup de coeur pour un excellent roman que je vous obligerai bien engage à lire, voire à relire, tellement c'est beau...


 


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Michel, dix ans à peine, vit entre Maman Pauline et Papa Roger, à Pointe-Noire, République du Congo, à la fin des années soixante-dix. Faire entendre la voix d’un enfant dans un roman destiné aux adultes est une aventure risquée qui navigue, à mon sens, entre deux écueils. Le premier, c’est d’écrire à hauteur d’enfant, pensant faire œuvre de réalisme et, du coup, demeurer dans une simplicité de mots et d’idées complaisante et artificielle. Le second écueil serait, au contraire, de faire du jeune héros une sorte d'alibi destiné à traduire des préoccupations trop ancrées dans le monde des adultes. C’est pourquoi je me méfie toujours des romans ayant des enfants pour personnages principaux. Qu’est-ce qui fait alors le charme du livre de Mabanckou ? Qu’est-ce qui rend sa compagnie si précieuse, sa lecture tellement jubilatoire ?

 

Il y a d'abord la musique, une entêtante petite musique faite de phrases entremêlées, de souffle. Ce texte est fait pour être entendu.

« Hier, dans l'après-midi, un type a embrouillé la femme de Yeza le menuisier qui habite en face de nous et ça s'est très mal passé. Cet embrouilleur, on le surnomme « Le Siffleur de femmes » car il baratine toujours les femmes mariées on dirait que dans cette ville il manque de femmes célibataires alors que d'après les grandes personnes il y a plus de femmes que d'hommes dans notre pays et c'est normal que les hommes épousent trois ou quatre femmes. » (page 176)

« Moi je rentre à la maison avec mon père qui est un peu ivre. Je le tiens par la main, il raconte des choses que je ne comprends pas. Peut-être que lorsqu’on a bu on discute avec des gens invisibles que ceux qui fabriquent l’alcool ont caché dans la bouteille et que ceux qui ne boivent pas sont incapables de voir. »(page 27)

 

Il y a aussi la fausse naïveté de Michel, son regard porté sur le monde avec un grand M, celui dont on parle à la radio où passent les ombres du shah d’Iran, d’Amin Dada, de Bokassa, de Foreman et Mohamed Ali. On s’attache aux mille faits de la vie quotidienne : le travail de la mère, les matchs de football, les mangues mûres qui tombent du manguier, le bœuf aux haricots, la radiocassette, le visage d’Arthur Rimbaud au dos d’ « Une saison en enfer », Brassens et son arbre auprès duquel il vivait heureux …

 

Mais avant tout, la grande, la belle affaire de ce livre, s’il n’y en avait qu’une, serait l’amour. L’amour inconditionnel de Michel, le fils unique, pour sa mère; les liens qui unissent le petit garçon à ce père adoptif, partagé entre deux épouses, deux familles; l’amitié pour Lounès, le modèle, qui sait tant de choses, puisqu’il va déjà au collège ; et Geneviève, aux yeux « comme une rivière verte et calme avec des petits diamants qui brillent dedans » (page 223) ; mais surtout Caroline, avec qui Michel aura, c’est sûr, deux enfants, un chien et une voiture rouge à cinq places, même si pour l’instant, elle lui préfère Mabélé, qui est plus intelligent, mais tellement moins beau !

 

Mabanckou nous parle en direct d’une enfance où l’insouciance est une question de volonté… « Je fais comme si je ne comprenais pas, je continue à jouer. Tant que maman Pauline et papa Roger ne me diront pas clairement que c’est moi la cause de leur malheur, je jouerai à l’idiot qui ne sait rien et qui attend qu’on lui fasse un gros dessin au tableau. »

(page 352)

… une enfance où l’on peut encore raconter - et avec quelle sensibilité, sa vie in utero et sa naissance… « Laissez-moi tranquille, est-ce que vous ne voyez pas que je respire ? Est-ce que vous ne voyez pas que ça fait trois jours que je suis vivant et que mes sœurs n’ont pas passé un seul jour ? Si franchement je voulais aller au Ciel, est-ce que j’attendrais tout ce temps comme un imbécile qui ne sait pas ce qu’il faut faire pour mourir ? Je suis un bébé, mais attention, je sais déjà comment on meurt, mais j’ai pas envie de ne plus respirer ! Je veux vivre ! Laissez-moi me reposer, je viens de loin ! Et puis, un peu de silence s’il vous plaît, nous sommes à l’hôpital ! » (page 91)

… un paradis perdu, presque protégé des histoires des grands, où l’on est assez petit pour épier les couples enlacés, pour assister à un concert de Papa Wemba l’œil rivé à un trou percé dans un mur. L’enfance est un pays que certains, et j’en fais partie, ne quittent jamais tout à fait, ou, s’ils y ont été contraints, en sont restés inconsolables. Ce pays de tous les possibles…

« Je veux être acteur de cinéma pour embrasser les actrices des films indiens, je veux être président de la République pour faire de longs discours au stade de la Révolution et écrire un livre qui parle de mon courage contre les ennemis de la Nation, je veux être chauffeur de taxi pour ne pas trop marcher sur le goudron qui chauffe à midi, je veux être directeur du port maritime de Pointe-Noire pour prendre gratuitement les choses qui viennent de l’Europe, je veux être un docteur vétérinaire, mais je ne veux pas être agriculteur à cause de tonton René qui veut que je sois agriculteur. » (page 222)

 

Alors, peu importe, finalement, de savoir si Michel est, ou non, le double autobiographique d’Alain Mabanckou. Il y a dans ce roman une générosité, un grand bonheur de lecture qui, une fois le livre refermé, s'entêtent et nous accompagnent encore et encore...

 

le site d'Alain Mabanckou

 

 

 Voilà, ici se termine ma grande saga de rentrée.

J'ai aimé écrire ces textes, sachant qu'ils seraient lus "en direct", même si je ne les ai pas entendus, j'ai assez d'imagination, je crois, pour avoir été un peu présente quand même. À mon tour de remercier qui a eu l'idée de m'associer à ce moment épatant !

Et voilà que déjà, la pile à lire me fait de l'oeil. Je reprends un rythme plus tranquille, encore que... La route des livres n'a pas de fin, et parfois, on y croise de précieux compagnons de voyage.


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Gangoueus 15/11/2010 21:32


Enthousiasme partagé, mais il faut dire qu'Alain Mabanckou m'a renvoyé à de nombreux épisodes de mon enfance. Je ne suis donc pas objectif.


Za 16/11/2010 18:47



L'enfance est un bien universel. Certains auteurs ont un art du quotidien qui, justement, atteint l'universel. Et puis, ce qui m'émeut c'est retrouver chez les gens le petit garçon ou la petite
fille qu'ils ont étés, comme ça en transparence, derrière un regard, une parole, un rire, un souvenir. Ce roman m'a donné envie de lire Mabanckou.


 



Yv 04/11/2010 19:53


Moins d'entousiasme pour moi, même si je reconnais que le livre recèle de très beaux passages.


Za 05/11/2010 18:31



"Verre cassé" est en bonne place dans ma PAL. Suite au prochain épisode, donc !